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Le nouveau président et les quatre millions de chômeurs

Par Patrick Salmon, le 31 janvier 2007

Une fois encore, les statistiques du chômage publiées ce mardi font, comme chaque mois, l’objet de polémiques justifiées. Les principaux candidats à l’élection présidentielle, la majorité des leaders syndicaux et de nombreux économistes sont aujourd’hui d’accord pour dire que la statistique médiatisée du nombre de demandeurs d’emplois de catégorie 1 inscrits à l’ANPE ne reflète aucunement la réalité du chômage et de la précarité. Ce constat étant partagé, le temps est venu de poser LA question : quel nouveau Président acceptera de démarrer son quinquennat en affichant plus de 4 millions de chômeurs ?

Une série de faits récents montre que le nombre des chômeurs de catégorie 1, environ 2 millions, ne correspond en rien à la réalité du chômage.

Citons d’abord la dernière enquête de recensement de l'Insee. Elle a été rendue publique mardi 16 janvier et elle indique qu’il y avait, début 2005, 28,2 millions d'actifs en France métropolitaine. Parmi ceux-ci, 24,9 millions de personnes avaient un emploi, tandis que 3,3 millions se déclaraient chômeurs.

Citons ensuite le report de 6 mois de la publication par l’Insee du taux de chômage 2006 selon la définition du BIT (Bureau International du Travail). Le BIT considère comme chômeur quiconque se déclare sans travail et souhaite en trouver un. En France, une enquête est menée chaque trimestre par l’Insee auprès d’une population de 70 000 personnes. Les résultats de cette dernière enquête sont modulées par les statistiques de l’ANPE pour aboutir au taux de chômage annuel qui est publié en mars de chaque année. Le taux de chômage pour 2006 devait donc être publié en mars 2007. Il ne devrait finalement l’être que six mois plus tard : "Les vrais chiffres du chômage 2006 dissimulés pour cause d’élection" titrait Le Canard Enchaîné du 24 février. Selon ce journal le taux de chômage serait de 9,2 % et non de 8,7 % comme l’affiche le gouvernement.

Citons enfin, ces "chômeurs invisibles" mis en lumière, entre autres, par le collectif ACDC (les Autres Chiffres Du Chômage) : les 220 000 chômeurs des DOM, les 870 000 demandant un temps partiel ou temporaire, les 412 000 dispensés de recherche d’emploi (chômeurs âgés), les 452 000 travaillant à temps partiel ou temporaire contraint et, enfin, les 320 000 non immédiatement disponibles car ils sont en formation, en stage ou en arrêt maladie. Il y a au total plus de 2 millions de "chômeurs invisibles" ; un nombre égal au nombre de chômeurs officiels.

Les récentes déclarations de nombreuses personnalités critiquent clairement la statistique mensuelle du chômage.

"Le risque de chômage ressenti par les Français est d’ailleurs bien supérieur à 10%. Si l’on ajoute au nombre officiel de chômeurs, tous ceux qui sont artificiellement sortis des statistiques du chômage (inscrits à l’ANPE mais dans des catégories non comptabilisées comme du chômage, bénéficiaires du RMI non inscrits à l’ANPE, seniors dispensés de rechercher un emploi, contrats aidés) et si l’on isole le secteur public (5,2 millions de fonctionnaires et personnes assimilées) pour lequel il n’y a pas de risque de chômage, on aboutit en réalité à un taux de chômage de 20 %. Il faut rapporter en effet le nombre de chômeurs à la taille du marché sur lequel ils cherchent un travail, c’est à dire à la taille de l’emploi privé. C’est ce qui explique ce sentiment important de précarité" écrit Nicolas Sarkozy dans son ouvrage Témoignage paru en juillet 2006.

"Le taux de chômage, même sans "nettoyage statistique", ne rend que très partiellement compte de la réalité vécue du sous-emploi" affirme Ségolène Royal dans Chômage, sous-emploi et précarité, les chiffres du désordre sur son site Désirs d’avenir.

Citons enfin François Chérèque qui s’exprimait ce lundi soir sur France Inter et sur I Télé dans Le Franc Parler : "L’Insee nous donne des chiffres et c’est comme ça que l’on fait les comparaisons d’une année sur l’autre (…) Il semble que le gouvernement ne veut pas donner ces chiffres consolidés et qu’il les reporte après les élections. Dans une période où l’on va parler du bilan du gouvernement, on ne peut pas être dans la suspicion sur les chiffres, on a besoin rapidement des chiffres comparables aux autres années". Le responsable de la CFDT a aussi indiqué "qu’au-delà des chiffres concrets qui sont donnés en comparaison avec les autres pays, il y a tous les salariés qui sont dispensés de recherche d’emplois, 415 000 salariés de plus de 57 ans indemnisés par l’Unedic et qui ne sont pas comptés dans les chômeurs (…) Une grande partie des gens qui ont le RMI ne sont pas comptés à partir du moment où ils ne sont pas inscrits à l’ANPE (…) On sait très bien que le nombre de chômeurs est plus élevé", affirme le secrétaire général de la CFDT, qui l’évalue à "trois millions et demi" d’individus.

Le temps est vraiment venu de publier et de médiatiser régulièrement une série d’indicateurs reflétant la réalité et la complexité des situations de sous-emploi, de précarité, de chômage et, bien évidemment, d’activité. Les indicateurs d’activité (solde des créations / destructions d’emplois) et de pauvreté ainsi que le nombre total de chercheurs d’emplois devraient être aussi importants que le nombre de chômeurs en catégorie 1 pour déterminer les politiques publiques de lutte contre le chômage. Tous ces indicateurs existent déjà, aucun n’est à créer. L’importance accordée à un seul indicateur conduit à des politiques publiques de très court terme visant à ne pas dépasser des seuils présentés comme symboliques (la barre des 1 million de chômeurs, celle des 2 millions et celle des 3 millions). Même si l’élément statistique ne suffit bien évidemment pas à bâtir une politique publique de lutte contre le chômage, le débat sur la statistique n’est en rien accessoire.

Il est désormais essentiel que les candidats s’expriment sur cette question.


Patrick Salmon est l’auteur de "Chômage, le FIASCO des politiques", Ed. Balland.
http://patricksalmon.over-blog.com


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Les réactions

1. mardi 06 février 2007, 12:37 paul ohana

Les comptes de l'INSEE ou une autre mauvaise querelle inutile J'avais il y a quelques années de cela un professeur de physique qui a beaucoup marqué ma carrière. Il aimait à dire souvent: "on ne peut rien contre les chiffres; les chiffres s'imposent à vous comme la vérité". Ils sont une manifestation de la vérité, indiscutable à partir de laquelle toutes les hypothèses sont possibles, à l'exclusion bien sûr de celle qui consiste à contester les chiffres. Dans sa grande sagesse, il m'avait également enseigné que dans l'analyse de tout phénomène il fallait s'attacher à en analyser la vitesse d'évolution (la dérivée première si mes souvenirs sont exacts) et mieux encore son accélération (la dérivée seconde si mes souvenirs sont toujours exacts). Come nous avons évolué depuis! la contestation est devenue la règle, les négationnistes de tous bords font florès et les analystes de remettre en cause l'instrument de mesure au lieu de commenter ses résultats. La dernière controverse sur les chiffres du chômage et l'écho médiatique qui leur a été donné ont dû faire se retourner mon docte professeur dans sa tombe ! Si nous avions les uns et les autres une culture économique de base et si nos médias relayant des hommes politiques de bonne foi (ne souriez pas, il en existe), nous aurions peut-être partagé ensemble ce même constat : OUI, le nombre de chômeurs, tels que l'INSEE les mesure suivant les critères du Bureau International du Travail, a baissé (la vitesse et l'accélération sont croissantes) OUI, il reste encore trop de chômeurs dans notre pays, nous sommes encore loin du niveau souhaité et pourtant atteint par nos voisins anglais par exemple. OUI, enfin, le chômeur individuel, parent ou ami que vous connaissez, se moque de ces chiffres globaux; ce qui l'intéresse, et il a raison,c'est sortir de sa marginalisation, se remettre le plus rapidement dans le circuit d'une vie normale et si, à travers l'annonce des derniers chiffres, il a le sentiment qu'une solution à son problème est proche, tant mieux! Paul Ohana http://paulohana.typepad.com

Trait de plume
A suivre... 31/07/2007
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