Il est beaucoup question de l'avenir des universités. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas s'occuper tout autant des 150 000 jeunes qui chaque année abordent la vie active sans aucun diplôme et, souvent même, sans être en mesure de lire ou d'écrire suffisamment pour exercer une activité régulière.

Le fait n'est pas nouveau. Dans les années 1860, un quart de la population ne parlait pas français. Pendant une partie du XXè siècle de nombreux métiers n'exigeaient pas un niveau de formation élevé. Tant que la société était principalement agricole et rurale, les "journaliers" trouvaient à s'employer. Au fur et à mesure qu'elle s'est industrialisée elle l'a d'abord fait sous l'influence du taylorisme qui avait le mérite de faciliter la compréhension rapide des tâches à effectuer que l'on essayait de simplifier à l'extrême. Il y avait des activités rudes, souvent mal payées, mais accessibles à toutes et tous.

Désormais en dehors des emplois Potemkine payés sur fonds publics, quels peuvent être les débouchés des jeunes sans formation ? La grande distribution a beaucoup contribué à la création d'emplois simples, de même que le bâtiment. Souvent ces emplois s'accompagnent d'une possibilité de formation permettant des évolutions positives.

Il n'est pas sûr que le système d'enseignement actuel soit adapté aux cas difficiles. De même peut-on s'interroger sur le refus politique de relancer l'apprentissage dès 14 ans, apprentissage "accompagné" et encadré. Denis de Rougemont a écrit un ouvrage sur "penser avec les mains". Bien formés des manuels peuvent être capables de mieux réussir que des "intellectuels" sans méthode ou imagination. Mais n'épiloguons pas. Examinons les données immédiates et posons quelques questions.

Lorsque le grand commerce qui – on l'a vu – n'a rien à se reprocher en matière d'emploi, sauf à secouer le petit commerce qu'il est d'ailleurs en train de reconstituer sous d'autres formes, envisage d'automatiser les caisses de paiement, est-ce une opération absolument nécessaire ? On n'a pas suffisamment fait le bilan global de la suppression de toute une série d'activités simples sous prétexte d'automatisation. Sans réclamer un retour aux poinçonneurs de métro on peut suggérer de calculer ce que coûte à la collectivité l'abandon de certaines activités. Certes elles avaient aussi un coût. Mais il était supporté par les consommateurs ou les usagers. Désormais les problèmes sociaux entraînés par leur disparition sont à la charge des contribuables.

Entendons-nous bien ; on ne prétend pas ici dire que le maintien d'emplois automatisables est un remède pour offrir une activité à 150 000 jeunes par an. On suggère simplement de réfléchir aux rythmes des évolutions et au coût complet des transformations qu'elles provoquent.

Poussons plus loin. On pourrait même suggérer d'examiner, une fois de plus, les différentes formes de travail "noir". Eventuellement pourrait-on tirer quelques leçons de la manière dont certains milieux, peut-être peu recommandables, réussissent à faire travailler des gens qui sont mal préparés au travail. Autrefois l'armée contribuait à cette tâche. Elle ne le fait plus assez parce qu'elle n'est plus en charge de l'accomplir.

Des entreprises, même très évoluées, essayent aussi de l'assumer un peu. Mais si l'on veut éviter que les "non formés" partent à la dérive, il faudra bien s'interroger plus qu'on ne le fait sur l'adaptation de la formation, donc des formateurs, à la diversité des situations.