Dans leur rapport, qui apparaît rétrospectivement comme le texte fondateur de l'école du XXème siècle, Langevin et Wallon évoquaient la pluralité des excellences, fondement d'une société moderne, équitable et efficace. De ce point de vue où en sommes-nous plus d'un demi siècle plus tard ? Malheureusement, tout nous indique que nous n'avons pas beaucoup progressé, et nous serions même fondés, au vu de certaines études, à nous demander si nous n'avons pas régressé.

En effet, dans une société où la promotion économique et sociale est étroitement commandée par la réussite scolaire, l'école française continue à privilégier à l'excès une forme d'excellence que l'on peut qualifier, pour faire court, d'excellence académique. Le prix à payer est lourd, aussi bien au niveau de l'enseignement secondaire, qui pratique à grande échelle l'épuration scolaire, qu'à celui de la société dans son ensemble, qui se mutile elle-même en refusant sa reconnaissance à plus du tiers de chaque génération.

La place, le statut, le rôle, qui sont donnés à l'enseignement professionnel sont la manifestation la plus évidente de ce choix collectif. Doté d'un statut de deuxième ordre, son véritable rôle, à peine dissimulé, au sein du système éducatif, est davantage de décharger la voie générale de ceux qui risqueraient de polluer son fonctionnement, que de leur donner une formation. Heureusement qu'il y parvient dans la majorité des cas alors même qu'on lui demande de réussir dans des domaines - lire, écrire, compter - où le collège, dont c'est le métier, a échoué.

Un exemple illustre ce propos mieux que de longs développements. Dix ans après la création des baccalauréats professionnels, il n'y avait toujours pas de concours général pour les élèves qui terminaient leurs études secondaires par la voie professionnelle. Pas de concours général c'est-à-dire pas de possibilité pour ces jeunes d'apporter la démonstration qu'ils avaient, eux aussi, atteint, dans leur domaine, un niveau d'excellence comparable à celui auquel accèdent certains de leurs camarades en thème latin ou en mathématiques. Les actes manqués d'une institution en disent souvent plus long que ses déclarations. J'avais proposé au ministre de l'Education nationale de l'époque, François Bayrou, de créer le concours général des métiers et je garde le souvenir de la première remise des prix à la Sorbonne, de l'émotion de ces jeunes et de celle de ce proviseur d'une soixantaine d'années me disant qu'il n'aurait jamais cru possible de recevoir avec ses élèves un prix du concours général en… installation électrique. Il s'est quand même trouvé une personnalité éminente de l'establishment éducatif pour me dire, en public, que j'avais dégradé le concours général.

La création du baccalauréat professionnel a marqué un progrès. Il n'est pas suffisant. Aujourd'hui, un jeune qui choisit d'effectuer ses études secondaires par la voie professionnelle sait qu'il n'ira pas au delà d'un BTS, quelles que soient ses capacités, même si théoriquement le bac pro ouvre un accès non limité aux études supérieures. Or la demande est forte : près de la moitié des bacheliers professionnels tentent l'aventure. Malgré de nombreux abandons en cours de route, leur taux de réussite au BTS est inférieur à 50%, contre près des deux tiers pour les bacheliers technologiques et plus de 80% pour les bacheliers généraux. Ne parlons pas des premiers cycles universitaires, où leur taux de succès est inférieur à 20%. Serait-ce que ces jeunes n'ont pas les capacités nécessaires pour poursuivre une formation supérieure ? La réponse est plus simple : aucune voie de poursuite d'études n'a été conçue pour valoriser leurs acquis. La première chose que l'on demande à un jeune bachelier professionnel qui s'inscrit dans l'enseignement supérieur, y compris en vue d'un BTS, est d'abjurer sa foi. Ils sont près de 100 000 par classe d'âge aujourd'hui, et il est temps de mettre en place à leur intention non pas une politique de discrimination positive, encore que celles-ci ont leur utilité comme le démontre amplement l'expérience conduite à Sciences Po, mais plus simplement une politique de promotion des meilleurs.

A cet effet, il faut créer des filières d'enseignement supérieur conçues pour accueillir les bacheliers professionnels en valorisant leurs acquis. Ces filières doivent viser à les conduire par des méthodes et des contenus différents aux niveaux L (licence) et M (master). Comme le système éducatif vit beaucoup de symboles, créons une grande école qui sélectionnera les meilleurs bacheliers professionnels et qui apportera la preuve tangible qu'ils peuvent atteindre un niveau comparable à celui auquel accèdent les meilleurs élèves issus de l'enseignement général. En d'autres termes, que l'on peut atteindre le même niveau d'excellence par des voies différentes et en développant des contenus différents.

Ce serait un message fort adressé aux jeunes et aux familles qui retiendraient qu'en optant pour la voie professionnelle on peut, sans renier ses choix, accéder au plus haut niveau. L'effet en amont sur les choix d'orientation serait incontestablement positif, car si aucune famille ne demande la garantie que son enfant obtiendra les diplômes les plus prestigieux, aucune, même la plus modeste, ne peut accepter que cela soit exclu. Ce serait une victoire pour la société française qui se réconcilierait avec une partie de sa jeunesse. C'était peut-être l'idée que développait le Président de la république dans son débat avec Ségolène Royal. Alors, allons-y.