Contrairement aux idées reçues, le mouvement syndical est robuste et très influent sur la scène politique britannique : le taux de syndicalisation est plus de trois fois supérieur au taux français ! Pourtant, paradoxalement, les syndicats semblent moins visibles et les relations avec le gouvernement plus apaisées. Comment expliquer ce décalage ?

Des syndicats pro-business et pro-emploi : l'entreprise, priorité des syndicats ?

Thatcher à la manière forte et Blair à la manière douce ont fait évoluer le pouvoir des syndicats et leur nature corporatiste. Compte tenu notamment de la forte baisse du taux de syndicalisation (moins 15% en 10 ans), les syndicats ont réalisé que leur survie dépendait de leur bonne entente avec les employeurs, et ils ne voulaient pas être ceux qui accéléreraient le déclin de l'industrie au Royaume-Uni. Ils sont devenus plus pragmatiques et se sont ralliés au centre, c'est-à-dire à l'idée que l'économie de marché et la survie de l'entreprise sont bonnes pour l'emploi. Aujourd'hui, ils cherchent donc à obtenir les accords les plus favorables pour leurs adhérents, ce qui implique souvent l'accord le plus favorable à l'entreprise. Sans entreprise prospère, mais qui peut quand elle le doit, faire évoluer son offre d'emploi, on a soit le sous-emploi soit pas d'emplois.

Des négociations bipartites et la recherche du bon compromis

Jusqu'au gouvernement Thatcher, les rapports du monde du travail se jouaient à trois : le patronat, les salariés et le gouvernement. Ces rapports étaient conflictuels et, au final, c'est le gouvernement qui prenait la décision.

Depuis les quinze dernières années, on assiste à une décentralisation progressive de la négociation collective. Le gouvernement s'est petit à petit effacé des discussions sociales et aujourd'hui n'a plus pour rôle que de valider ou non la recommandation des syndicats (TUC) et du patronat (CBI). La "troisième voie" blairiste a ouvert la voie au bipartisme : l'Etat britannique a laissé la place à un "partenariat social" entre le patronat, les syndicats et des parties tierces qui ont pour rôle l'arbitrage et la médiation des conflits et disputes.

Ainsi, au Royaume-Uni, le tripartisme ne fonctionnait pas plus qu'ailleurs et donnait des airs de mascarade, chacun campait sur des positions extrêmes en attendant que le gouvernement impose une solution dont aucun n'était satisfait. Aujourd'hui, le dialogue à deux oblige au résultat. Le bipartisme redonne du pouvoir aux acteurs sociaux et motive le changement. Les représentants du TUC et du CBI se félicitent de cette nouvelle donne : outre leur objectif commun de défense de l'entreprise et de l'emploi, ils sont également unis par leur refus inflexible de la négociation tripartite.

En France, le "trilogue" prévaut encore. Le gouvernement décrète plus qu'il ne concerte, ce qui le met inévitablement en situation de législateur de ses propres volontés – ménage à trois nécessairement boiteux si le gouvernement est juge, partie et exécutant. Le trilogue résulte en des monologues qui immobilisent.

Un exemple de succès du bipartisme des négociations sociales au Royaume-Uni : le minimum wage (Smic britannique)

C'est dans cet esprit bipartite et informel que le Royaume-Uni a instauré le salaire minimum (National Minimum Wage) en 1999. C'est la Low Pay Commission, organisme indépendant composé de 9 personnes (représentants du TUC, du CBI et d'experts – notamment des professeurs d'économie des meilleures universités britanniques), qui décide des valorisations des salaires minimums. Le rôle de ces universitaires est de mesurer l'impact économique (dont sur l'emploi) du niveau du salaire minimum à fixer afin d'éviter qu'un salaire trop élevé pour les circonstances économiques du moment soit un frein à la création d'emplois. Ces recommandations sont intégrées à la recommandation que fait la Low Pay Commission au gouvernement.

Jusqu'à présent, le gouvernement a toujours accepté leurs recommandations et le salaire minimum britannique, réévalué de 40% depuis sa création, a atteint cette année un niveau quasiment équivalent à celui du Smic[1] (€ 7,93/heure, contre € 8,27/heure en France).[2]Et les patrons sont heureux : le salaire minimum est perçu comme une évolution positive par le CBI parce que petits commerces et entreprises doivent respecter la loi qui s'applique à tous, ce qui évite la concurrence sauvage.

Aussi, comme le montre l'exemple du salaire minimum, le succès du partenariat social n'est plus fondé sur la logique de l'affrontement mais sur une vision commune de ce qui doit être fait pour favoriser le business. Les conflits entre patronat et syndicat sont dédramatisés et le compromis s'obtient par le dialogue, la flexibilité des méthodes, la mixité et surtout l'expertise des commissions. Et le gouvernement n'intervient pas. En France, le salaire minimum est décidé et imposé par le gouvernement et fait même l'objet de promesses incantatoires de certains candidats à l'élection présidentielle ; au Royaume-Uni, il est décidé par les acteurs économiques et sociaux et non par le politique.

Pour parvenir à ce dialogue social, des règles respectées par tous

Le dialogue social au Royaume-Uni est fondé sur le respect d'un certain nombre de règles ou codes de conduite qui permettent un encadrement du droit de grève. Fort de ce consensus, l'ensemble des acteurs sociaux reconnaît de fait que le recours à la grève reste la pratique de l'ultime recours. L'obligation d'arbitrage avant la grève par l'intermédiaire du Service consultatif d'arbitrage et de conciliation (Advisory Conciliation and Arbitration Service, ACAS), la proportionnalité, le vote de la grève à bulletin secret sont des règles reconnues et adoptées par tous.

L'ACAS a comme premier rôle la médiation et l'arbitrage des conflits du travail et l'amélioration des relations professionnelles grâce aux services consultatifs qu'il offre aux employeurs, aux salariés et à leurs représentants. L'ACAS, bien que financé par le gouvernement, est indépendant et n'est pas assujetti aux instructions ministérielles. Il est administré par un conseil composé d'un président et de neuf membres. Trois des membres sont nommés après consultation du CBI et trois autres le sont après consultation du TUC. Médiateur et arbitre, l'ACAS permet de désamorcer certains conflits en rendant le dialogue social plus apaisé.

Apprenons des bonnes pratiques de nos principaux concurrents: la réforme du dialogue social est l'une des grandes réussites britanniques. Syndicats et patronat négocient ensemble comme le feraient deux partenaires économiques (à la fois client et fournisseur l'un de l'autre) intéressés à faire progresser ensemble leurs intérêts respectifs (qui peuvent être divergents). L'Etat est à sa place comme arbitre neutre. Le politique n'intervient pas dans la décision économique. Les rapports réalistes et apaisés dans lesquels chacun joue un rôle clair font partie du coeur du dispositif qui a permis à la Grande-Bretagne d'avoir un taux de croissance supérieur de 50% à celui de la France depuis 10 ans.

Notes

[1] Rappel : 1,3 M de Britanniques touchent le salaire minimum contre 2,9 M en France.

[2] Minimum wage revalorisé le 1er octobre 2006, le SMIC au 1er juillet 2006.