En alternance avec Pascal Boris, qui co-préside avec moi le Cercle d'outre-Manche, nous poursuivons notre série thématique sur les méthodes et recettes d'un modèle britannique qui fait ses preuves.

Le Royaume-Uni se trouve aujourd'hui dans une situation identique à celle de la France dans les années 1970 : les jeunes Britanniques ne se posent pas la question de savoir s'ils auront un emploi, mais quel emploi ils auront. Et tous les chefs d'entreprise sont unanimes : la difficulté de fidéliser une main d'œuvre qui a le choix de trouver d'autres emplois et la volatilité des salaires sont de réelles préoccupations pour les recruteurs.

Le plein-emploi est d'abord le souhait de toute politique ambitieuse pour son pays, et il n'est pas hors de portée, au contraire. En 1993, la France et le Royaume-Uni enregistraient un taux de chômage supérieur à10% ; 14 ans plus tard, le Royaume-Uni connaît le plein-emploi alors que la France est toujours dans une situation de chômage structurel. Si le Royaume-Uni a réussi, pourquoi pas la France ? Le marché de l'emploi est-il aussi instable et précaire que d'aucuns le prétendent ?

C'est l'emploi qui crée la croissance

Contrairement à une idée largement répandue en France, ce n'est pas la croissance qui permet de créer l'emploi. Le Royaume-Uni l'a bien compris, c'est l'emploi qui crée la croissance. Là où la France pose un taux de croissance minimum comme préalable indispensable à toute création d'emplois et s'attache à protéger le "droit du travail", le Royaume-Uni cherche avant toute chose à améliorer "l'offre de travail" afin de nourrir l'activité et l'attractivité du pays. Malgré des dépenses en mesures actives contre le chômage quatre fois supérieures, le chômage reste près de deux fois plus élevé en France qu'outre-Manche. Cette différence de situation ne semble explicable que par une différence d'approche fondamentale entre les deux pays.

Au fond, la vraie question n'est pas de savoir comment rendre le chômage moins difficile mais comment rendre l'emploi plus facile. Cela passe d'abord par une forte valorisation du travail. Outre-Manche, il n'existe pas de "mauvais job", tout travail est valorisé et le petit boulot n'est pas associé à un statut de précarité. De même le chômage n'est pas stigmatisé de la même manière qu'en France, où il constitue souvent une cause de honte pour celui qui le subit et devient, quand il se prolonge, un handicap majeur pour la réinsertion sur le marché du travail.

Le système des taxes et des prestations sociales vise à ce que la situation financière des salariés soit meilleure que celle des chômeurs[1] et qu'une augmentation de revenus ne soit pas pénalisante pour le nouveau travailleur. Résultat : du fait de la politique dynamique du Workfare et de la prise en compte du chômeur par le Jobcentre Plus très tôt, le chômage est en majorité transitoire (64 % des personnes quittent le chômage dans les 6 premiers mois)[2].

La mobilisation de tous les actifs : la fameuse méthode du targeting

Alors qu'en France, pour résorber le chômage, la tendance va dans le sens d'une réduction du nombre de demandeurs d'emplois, le Royaume-Uni cherche à mobiliser au maximum ses ressources productives et incite au travail. Depuis 15 ans, les gouvernements britanniques se sont attaché à augmenter et améliorer l'offre de travail, afin qu'elle réponde le mieux possible aux demandes et évolutions du marché. Dans ce cadre, ils se sont attaqués aux poches les plus dures du chômage de longue durée grâce au programme des New Deals, initiés en 1998. Ceux-ci interviennent après 6 mois de recherche d'emploi infructueuse ou après une longue période d'inactivité. Conformément au principe du targeting (ciblage), il existe différents types de New Deals selon les différents types de populations au chômage : New Deal pour les 18-25, New Deal pour les plus de 50 ans, mais aussi pour les handicapés, les parents seuls, les musiciens, etc. La caractéristique commune de ces programmes est l'établissement d'un plan d'action individuel pour une durée indéterminée avec le conseiller personnel et l'évaluation des options disponibles : emploi aidé, formation, travail associatif, etc. Les New Deals durent jusqu'à l'obtention d'un emploi.

Depuis leur mis en place, près de 2 millions d'actifs ont été remis sur le marché du travail. En outre, cette mesure coûte à l'Etat britannique seulement un tiers des dépenses consacrées à l'emploi en France ! A titre de comparaison, le Royaume-Uni a dépensé £ 754M (€ 1 081M) pour les New Deals de l'exercice 2004-2005 quand la France dépense € 2 881M pour son programme "Accès et retour à l'emploi" (Projet de Loi de Finances 2006)[3].

Au Royaume-Uni, les ressources productives sont ainsi mobilisées le plus possible, alors même qu'en France la tendance va dans le sens d'une réduction du nombre de demandeurs d'emplois et la population active s'élime par les deux bouts[4], ce qui alourdit les dépenses sociales qui pèsent sur les sociétés et les individus, et ne résout pas le problème du chômage.

Même si sa productivité annuelle par emploi est inférieure à celle de la France, le Royaume-Uni offre ainsi à toute sa population active la possibilité de travailler et parvient au final à un PIB par tête supérieur de 2 400€ par tête. Les faits montrent que l'emploi crée la valeur, plus d'emplois créent plus de croissance.

Nature et politique de l'emploi britannique ? Politiques audacieuses, emplois pas si précaires

Décrier la précarité des emplois britanniques fait oublier que c'est le nombre de chômeurs, de CDD et du temps partiel involontaire qui sont la vraie précarité. 2,9 millions de Français touchent le Smic aujourd'hui. Seulement 1,3 millions de Britanniques perçoivent le minimum wage. En France, le chômage serait moins difficile qu'ailleurs, mais le but de l'attractivité n'est-il pas de rendre le travail plus facile qu'ailleurs ?

De huit points supérieure, la population active britannique est un indicateur de dynamisme. Accroître et mobiliser la population active et non réduire son nombre et son temps de travail est une des premières clés de la création d'emplois. Pour cela, il apparaît important de réformer les lois de gestion du temps de travail (35h, pré-retraites, etc.), ainsi que de réformer dans son entier les philosophies d'indemnisation du chômage et de prise de risque économique.

Au final, le plein emploi donne le pouvoir aux travailleurs de choisir l'employeur le plus offrant et d'infléchir le rapport de force en leur faveur. L'instabilité devient productive et motive la qualité de l'emploi. La souplesse économique n'est ainsi pas uniquement souhaitable du point de vue de l'employeur, il y va de l'intérêt général de tous les travailleurs.

Notes

[1] Au bout de 6 mois, le chômeur arrive en fin de droits. Il touche alors l'Income-based JSA (équivalent britannique du RMI): £45,50 (€ 65,76) pour les 18-24 ans, £57,45 (€ 83) pour les 25 ans et plus. A titre de comparaison, le montant du RMI est de €433 par mois en France, soit €100 de plus par mois que l'Income-based JSA attribué aux plus de 25 ans

[2] Labour Force Survey, printemps 2005

[3] Sources : Rapport Leridant présenté au nom de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales sur le projet de loi de finances pour 2006, Assemblée nationale & Department for Work and Pensions, Departmental report 2005.

[4] Arrivée tardive sur le marché du travail des plus jeunes (notamment dû à la survalorisation du diplôme qui pousse à l'allongement de la durée des études) d'un côté, et de l'autre, RTT, préretraites pour les plus âgés, etc.