Grâce notamment aux mesures fiscales incitatives dont il bénéficie au titre des services à domicile, le soutien scolaire est en forte croissance. Il est tentant de se féliciter de l'essor de cette activité, mais il est plus intéressant de s'inspirer de cet état de fait pour analyser certains aspects de l'éducation.

  • Le succès du soutien scolaire démontre que l'enseignement demeure une préoccupation des Français, qui sont prêts à y consacrer une part importante de leurs ressources. Pour mémoire, un enseignement individuel hebdomadaire de deux heures pour un lycéen coûte au moins 800 € par an après réduction d'impôts, soit autant qu'une année complète de scolarisation dans un établissement privé sous contrat d'association. Selon Acadomia, leader de l'accompagnement scolaire en France, le chiffre d'affaires du secteur dans le secondaire est de 900 M€, ce qui représente 150 € / élève en moyenne.
  • L'engouement pour l'enseignement à domicile révèle une défiance vis-à-vis du système éducatif. Alors que les exigences ont de l'avis général baissé depuis 20 ans, le recours au seul système scolaire "classique" apparaît insuffisant pour assurer la réussite scolaire.
  • L'extrapolation à moyen terme des tendances actuelles de croissance de l'enseignement à domicile (de 5 à 10 % par an) fait craindre l'apparition d'un système à deux vitesses : les élèves modestes ayant recours à l'enseignement traditionnel uniquement et ceux suffisamment aisés pour s'offrir "les cours du soir". On sait que ce mode de fonctionnement existe ou a existé ailleurs (Japon), et qu'il entraîne des dérapages sociaux inquiétants.
  • La progression de l'enseignement à domicile rend caduque la volonté de centralisation des programmes. En supposant légitime que le gouvernement décide de la méthode d'apprentissage de la lecture ou de l'histoire officielle, quelle garantie a-t-il que ses désirs sont respectés si une partie significative de l'acquisition des connaissances se fait à domicile, sans contrôle ?
  • Enfin, on perçoit un risque d'échec généralisé d'apprentissage de l'autonomie. L'éducation n'a pas pour but unique de permettre l'acquisition de savoirs académiques ; elle doit aussi aider l'élève à se forger sa propre capacité à apprendre. Comment évaluer l'autonomie d'un collégien dont chaque exercice est réalisé sous le contrôle du professeur à domicile ? Un lycéen trop encadré n'augmente t-il pas son risque d'échec au cours des premières années universitaires ?

Pour autant, entraver l'exercice des sociétés d'enseignement à domicile, qui permettent de pallier certains déficits du système actuel, n'est pas souhaitable. Ce serait de toute façon inefficace, car le soutien scolaire se compose pour l'essentiel de cours "au noir".

Il n'est pas opportun de faire évoluer l'offre, mais il est en revanche pertinent d'agir afin de limiter la demande de soutien scolaire privé.

Voici quelques pistes concrètes :

1. Etant entendu que les professeurs doivent demeurer le principal acteur de transmission des savoirs, il convient de leur proposer d'assurer des heures supplémentaires de soutien scolaire, rémunérées par l'Education Nationale et gratuites pour les élèves. Un professeur donné effectuerait ces heures additionnelles dans un établissement différent de celui dans lequel il enseigne habituellement. Ceci préviendrait d'éventuelles dérives "clientélistes", et permettrait surtout une rotation des professeurs les plus expérimentés. Les établissements dans lesquels sont traditionnellement affectés les enseignants les plus jeunes bénéficieraient ainsi d'autres méthodes et d'autres savoir-faire.

2. Cette implication des professeurs étant insuffisante, l'aide de l'Etat aux associations "gratuites" de soutien scolaire doit être maintenue, afin d'éviter la "privatisation" du secteur. Il faut rendre cette aide plus efficace, notamment en focalisant le financement sur les associations les plus performantes. L'Etat central n'ayant pas les moyens d'évaluer l'efficacité de chacune, il est souhaitable d'impliquer les établissements dans la définition et la validation des objectifs.

3. L'Education Nationale doit prendre position sur le sujet du soutien scolaire. Par exemple, s'il est avéré que l'accumulation des stages de soutien au cours de chaque période de vacances est néfaste au rythme des étudiants - ce que j'ignore -, il est nécessaire de le faire savoir.

4. La pondération des "devoirs à domicile" dans l'évaluation globale des élèves doit rester minime, pour ne pas créer d'incitations pour les élèves (et leurs parents !) à sous-traiter ces exercices.

5. Les professeurs doivent rappeler dans leurs sessions l'importance de l'acquisition de l'autonomie, notamment aux parents d'élèves, et inclure cette notion dans l'évaluation des élèves.

En tout état de cause, devant le développement constaté et anticipé de l'enseignement à domicile, il apparaît nécessaire que la réflexion sur l'éducation ne se limite pas aux établissements scolaires, mais englobe l'ensemble des intervenants du secteur.