Les économistes doivent contribuer à informer le débat de politique économique[1]. Mais il y a quelque chose de décourageant à voir la façon dont un mauvais rapport administratif, adroitement "fuité", peut remettre en cause un travail de pédagogie de longue haleine. La Cour des comptes en a donné un exemple ces derniers jours avec son rapport sur les allégements de charges sur les bas salaires. Il est évidemment délicat de critiquer dans les détails un rapport que l'on n'est pas supposé avoir lu... et qui sera peut-être substantiellement remanié avant sa publication. Il est plus constructif de rappeler les données du problème, telles que la majorité des économistes français les interprète.

Dans les années 1970, le gouvernement français a d'abord réagi à ce qu'on appelait alors "la crise" par une politique de relance de la demande, dont l'un des composants était le soutien du pouvoir d'achat des bas salaires. Le pouvoir d'achat du salaire minimum net ne représentait que 40 % de celui du salaire net moyen au début des années 1970, mais 49 % en 1993, au moment où les premières mesures d'allégements de charges ont été prises par le gouvernement Balladur, et 54 % aujourd'hui.

De nombreux Français pensent que le SMIC ne devrait pas "décrocher" trop du salaire moyen. S'il s'agit d'un objectif purement redistributif, la fiscalité est un moyen plus neutre pour l'atteindre. Mais il y a d'autres arguments plus philosophiques, comme l'estime de soi que procure un salaire décent. Malheureusement, les hausses du SMIC se sont répercutées sur le coût du travail non qualifié pour les employeurs. Le coût du travail d'un smicard était de 50 % de celui du travailleur médian en 1970, puis 62 % en 1984 et 58 % en 1993.

Et après ? Aucune loi économique ne stipule que ces ratios doivent prendre une valeur optimale et immuable. Le marché du travail est extrêmement complexe, bardé de réglementations diverses, d'investissement affectif et de rapports de force. Malgré tout, la hiérarchie des salaires y est largement déterminée par l'offre et la demande. On pourrait imaginer que des évolutions technologiques ou une pénurie de travail non qualifié rendent l'augmentation de son coût relatif nécessaire. Mais la hausse a été bien trop forte. Les employeurs ont réagi en réduisant fortement la proportion de leur main-d'oeuvre peu qualifiée, tout comme ils ont substitué d'autres énergies au pétrole quand son prix a augmenté, ou comme chaque ménage français modifie la composition de ses achats en fonction des variations des prix des différents produits. Le chômage s'est en conséquence particulièrement concentré sur les catégories moins qualifiées, et notamment les jeunes sans diplôme.

Il n'y a là rien de bien mystérieux et la mondialisation n'est pas le principal ressort de cet effet, comme on l'entend parfois dire. Même si la France fermait ses frontières, les employeurs continueraient de conditionner leurs décisions d'embauche aux coûts du travail des différentes catégories de travailleurs.

Cet exposé peut paraître théorique, mais il est facile d'en déduire des ordres de grandeur. Les recherches empiriques dont nous disposons suggèrent que, quand le coût relatif du travail peu qualifié augmente de 10 %, les employeurs réduisent de 5 % environ l'emploi de travailleurs peu qualifiés dans leur entreprise. Selon ces évaluations, et compte tenu de la forte augmentation du coût relatif du travail peu qualifié, on aurait dû voir la proportion d'employés peu qualifiés baisser d'environ un cinquième. C'est ce qui s'est passé et même un peu plus : la part de l'emploi non qualifié était de 30 %, et elle est tombée à un peu plus de 20 % au début des années 1990. Il est assez frappant que des calculs aussi grossiers rendent aussi bien compte des faits observés.

C'est une analyse de ce type qui a conduit, à partir de 1993, les gouvernements Balladur, Juppé, Jospin et Raffarin à réduire le taux de charges pesant sur les bas salaires, petitement d'abord, puis de manière plus sensible. Si l'on s'en était tenu là, le coût relatif du travail peu qualifié aurait baissé d'environ 20 %, augmentant l'emploi non qualifié de 10 % environ. De fait, la part de l'emploi peu qualifié a cessé de diminuer et s'est même redressée.

Combien d'emplois a-t-on pu créer grâce aux allégements ? Le Conseil d'orientation de l'emploi, à la suite d'une homérique recherche d'un consensus entre syndicats, patronats, administration et experts, écrit que : "Leur suppression totale aujourd'hui conduirait à détruire environ 800 000 emplois en l'espace de quelques années, sauf à revenir sur les fortes augmentations du SMIC horaire décidées et votées du fait de la RTT." On nous dit que les allégements auront coûté cher, mais, pour parvenir à cette appréciation, la Cour s'en tient - et c'est bien son rôle - à l'aspect strictement comptable, sans prendre en compte le fait qu'un chômeur ou un RMIste qui retrouve un emploi perçoit moins de transferts sociaux et cotise, consomme plus et paie donc plus de TVA, etc. Les calculs montrent que le coût comptable des allégements surestime très largement leur coût budgétaire réel. Contre le chômage, "on a tout essayé", disait tristement le président Mitterrand. On a effectivement essayé pas mal de recettes. Mais, sauf plus ample informé, les allégements de charges sur les bas salaires sont certainement ce qu'on a trouvé de mieux. Qu'on réfléchisse bien avant de prôner leur remise en cause.

Notes

[1] Tribune parue dans Les Echos du 13/09/2006.