Second constat qui s'impose dans cet examen critique de la stratégie poursuivie par la France depuis trente ans sur le terrain de l'enseignement scolaire : l'extrême faiblesse de l'innovation pédagogique, alors même que le système scolaire était confronté à une transformation radicale des populations qu'il scolarise, singulièrement au lycée, et à une évolution accélérée de son environnement.

En moins de dix ans, de 1987 à 1995, le pourcentage de bacheliers dans une classe d'âge a doublé, passant de 30% à 60%, alors qu'il avait fallu vingt ans pour gagner dix points dans la période précédente. Le mérite de l'Education nationale est d'avoir absorbé sans se disloquer un phénomène de nature quasi tellurique. A son débit, toutefois, le fait que cet ajustement a été essentiellement quantitatif…

De manière certes brutale et caricaturale, on pourrait soutenir que le modèle de référence reste encore le petit Henri IV des années trente, alors qu'il s'agit de conduire à la fin des études secondaires des jeunes issus de familles qui n'ont aucune tradition éducative au niveau de l'enseignement secondaire. Les tentatives de créer à leur intention des voies nouvelles de poursuite d'études ont abouti à mettre en place des structures de relégation, à l'image des classes de 4ème et de 3ème technologiques. Tout se passe comme si un grand système centralisé et rigide devait sans cesse secréter de telles structures pour préserver son équilibre. Un système piloté du centre ne se diversifie jamais, il se hiérarchise à l'infini. L'innovation majeure de la période aura été la création du baccalauréat professionnel, qui a contribué à ouvrir des perspectives aux jeunes qui s'engageaient dans cette voie, mais qui a échoué à revaloriser la filière professionnelle. L'identification accompagnée d'une prise en charge spécifique des populations scolaires en difficulté au sein des Zones d'Education Prioritaires aurait pu apporter une contribution décisive au traitement de l'échec scolaire chez les populations défavorisées, mais la politique des ZEP s'est en fait réduite - comme d'habitude, pourrait-on dire - à une politique de moyens. Toutes les études consacrées à ces structures mettent en évidence leur faible impact. Pourtant, lorsqu'il s'est agi de relancer cette politique dans un contexte budgétaire contraint, on a diminué le nombre de sites pour pouvoir renforcer les moyens de ceux qui subsistent.

Les conditions d'exercice du métier d'enseignant elles-mêmes n'ont pas évolué pour répondre aux attentes d'une population d'élèves profondément transformée. Elles s'apparentent encore assez bien à celles d'une profession libérale en cabinet de groupe, comme il en existait dans les année soixante-dix, où des professionnels de haut niveau mettaient en commun une logistique administrative a minima et pour le reste géraient leurs propres clients ou leurs propres dossiers. Les enseignants se plaignent amèrement de cette solitude, qui les laisse démunis dans les situations difficiles, qui interdit tout partage d'expérience et tout apprentissage collectif et qui se révèle un frein puissant à la diffusion de l'innovation. Néanmoins, chaque fois qu'est évoquée la perspective de "travailler autrement", le refus est général - on continue d'ailleurs à construire ou à rénover des bâtiments scolaires sans prévoir des locaux de travail pour les enseignants hors des temps de cours, comme si le mode d'exercice actuel était immuable. Quand le béton prend le relais des statuts il ne faut pas s'étonner de la capacité de résistance de l'institution. Les modalités de recrutement, de leur coté, ont peu évolué, et elles privilégient toujours les qualifications strictement académiques. La formation initiale des enseignants fait l'unanimité, ce qui mérite d'être relevé, même si c'est pour s'accorder sur son inadaptation. Pour autant, les IUFM créés il y a une quinzaine d'années et qui mobilisent des budgets importants persévèrent dans leur être avec une constance admirable. La formation continue, enfin, est, de l'avis général, très insuffisante et inadaptée.

Dernier exemple : l'Education nationale a fait preuve jusqu'à présent d'une extraordinaire capacité d'indifférence au fait majeur de notre époque : la révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Dans "l'empire immobile" on enseigne aujourd'hui comme on enseignait hier, et il existe un fort courant parmi les enseignants pour considérer qu'il doit en être de même demain. Les seules véritables évolutions se sont manifestées à la périphérie du système, là où il est confronté à des situations inhabituelles : la prise en charge d'élèves non scolarisables dans le cadre traditionnel de l'établissement, ou l'irruption du public adulte de la formation continue. Or, peut-être pour la première fois depuis que l'on enseigne sous une forme organisée, il se manifeste une révolution technique qui est de nature à modifier substantiellement la relation traditionnelle entre le maître et l'élève, et cette révolution, loin d'être achevée, s'accélère tous les jours : le plan informatique pour tous lancé en 1985 est aux NTIC d'aujourd'hui ce que les fresques de la grotte Chauvet sont à la peinture contemporaine. Vingt années sont passées qui paraissent vingt siècles.