Paul Van Giers
J'ai demandé à Didier Ribadeau Dumas de me rejoindre sur ce blog, pour que nous commentions ensemble la guerre entre le Liban et Israël. Didier Ribadeau Dumas, pouvez-vous vous présenter, de sorte que nos lecteurs comprennent la raison de votre présence ?

Didier Ribadeau Dumas
Je suis un associé senior du Boston Consulting Group, mais je ne parle pas en son nom et je ne l'engage aucunement. Disons que je suis ici au titre des devoirs de vacances qui préparent la rentrée.

Paul Van Giers
Dont acte. Le Boston Consulting Group est une société de conseil en stratégie qui travaille pour des entreprises. Quand vous parlez de stratégie, il s'agit de stratégie d'entreprise, évidemment pas de stratégie militaire.

Didier Ribadeau Dumas
C'est exact. Le même mot de stratégie est utilisé pour qualifier la réflexion stratégique pour les armées et la réflexion stratégique pour les entreprises. Pourtant, sauf dans quelques domaines, les enseignements de l'une de ces réflexions sont d'une utilité assez limitée pour l'autre.

Paul Van Giers
Elles n'ont rien en commun ?

Didier Ribadeau Dumas
En aval, pas grand-chose. En revanche, en amont, il y a beaucoup plus de partages possibles : l'une et l'autre de ces réflexions développent des approches fondées sur une recherche de rationalité en matière de décision et de comportement.

Paul Van Giers
C'est pour cette raison que je vous ai proposé de participer à ce blog. Mais vous, pourquoi avez-vous accepté de sortir de votre domaine ?

Didier Ribadeau Dumas
Il faut d'abord indiquer à vos lecteurs que nous sommes, vous et moi, unis par une complicité intellectuelle profonde, même si nous ne sommes pas toujours d'accord.
Mon métier consiste essentiellement à aider des dirigeants d'entreprise à rationaliser leurs décisions d'agir ou de ne pas agir. Je n'interviens pas dans le recrutement, je ne leur propose pas de rationaliser le choix de leurs collaborateurs. J'ai trouvé que votre positionnement comme recruteur de président était stimulante. Je suis intéressé de voir dans quelle mesure il est possible de rationaliser un vote politique. Faut-il préciser que je suis un peu sceptique ? Peut-être n'en aviez vous pas conscience quand vous vous êtes lancé sur ce blog, mais James March, l'un des grands sociologues du dernier demi-siècle, pense avoir démontré que les choix de recrutement ne sont pas rationnels. Vous vous colletez avec un adversaire de taille, mon ami.
Comme lecteur de votre blog, j'ai été parfois surpris par vos prises de positions et surtout par certains allers-retours. Par exemple, vous décochez quelques flèches acérées en direction de Mme Royal dans un billet et, dans le suivant, vous attirez l'attention de vos lecteurs sur des prises de position de sa part qui vous paraissaient raisonnables, j'ai envie de dire : que vous semblez vous-même étonné de trouver raisonnables…
Et puis, pendant les vacances, que nous avons passées ensemble, nous avons eu plus d'une discussion sur votre prétention à être sans parti pris. Comme s'il était interdit d'avoir des opinions !

Paul Van Giers
Je ne vais pas revenir là-dessus, mais je maintiens que je n'ai pas d'a priori.

Didier Ribadeau Dumas
Si vous voulez dire que vous ne savez pas pour qui vous voterez à la prochaine présidentielle, je vous en donne acte volontiers : qui peut le dire aujourd'hui alors que nous ne savons même pas qui se présentera ? Si vous prétendez que vous êtes un observateur impartial du spectacle du monde, je n'en crois rien.
Je vous connais depuis longtemps. Vous êtes un passionné, un homme de conviction. Ce n'est d'ailleurs pas ce que vos lecteurs vous reprochent. En revanche, ce qui peut parfois irriter certains, c'est votre propension à asséner des vérités qui vous semblent définitives alors que certains de vos lecteurs en sont encore à se faire une opinion.

Paul Van Giers
Question d'âge et d'expérience, peut-être. Quand on est jeune, on tâtonne, on expérimente. Quand on a mûri, on s'est forgé des convictions. Et donc ?

Didier Ribadeau Dumas
Et donc je vous ai proposé de contribuer à votre blog de temps à autre, notamment quand vous aurez besoin de caler vos analyses sur des bases aussi rationnelles que possible. L'idée nous en est venue il y a un mois, un soir de canicule où nous discutions de la guerre qui commençait alors entre Israël et le Liban. Vous étiez exaspéré. Je vous ai proposé de…

Paul Van Giers
J'étais d'abord exaspéré par le silence de l'opposition sur le sujet. Je sais bien que M. Jospin s'était ramassé une claque en intervenant mal à propos dans le débat israélo-palestinien. A l'époque, il était premier ministre. Si mes souvenirs sont bons, au cours d'un voyage en Israël, il avait qualifié le Hezbollah de mouvement terroriste, ce qui n'est pas tout à fait…

Didier Ribadeau Dumas
Je vous coupe la parole avant que vous ne preniez position sur la véritable nature du Hezbollah. Vous vous irritiez donc du silence des ténors de l'opposition. Que vouliez-vous donc qu'ils disent ?

Paul Van Giers
D'abord, j'aurais voulu qu'ils parlent. J'aurais aimé qu'ils prennent position. Comment les Français pourront-ils départager les candidats à la présidence dans quelques mois, si ces candidats restent muets alors même que se passent des événements aussi importants et qui touche émotionnellement tant de Français ? J'aurais apprécié qu'ils parlent avant même que le Président de la République intervienne, pour montrer qu'ils avaient des réseaux dans la diplomatie française, des contacts au Moyen-Orient, et qu'ils étaient capables de nourrir une réflexion autonome. Mais il ne fallait peut-être pas trop en demander.
En tout cas, après que le président de la République soit intervenu, je pense qu'ils auraient dû s'exprimer, haut et fort. Ils auraient pu le soutenir, par conviction ou au nom de l'unanimité qui sied parfois en politique étrangère – un argument un peu faible, en l'occurrence, dans la mesure où aucun intérêt essentiel de la France ne justifie absolument une union sacrée sur la question du Moyen-Orient. Ils auraient pu critiquer la position du président de la République – elle n'était pas exempte de faiblesse comme on l'a vu avec son assouplissement ultérieur lors du vote du Conseil de sécurité.
Au lieu de ça, à quoi avons-nous eu droit ? Mme Royal, la pauvre, s'est essayée à prendre position. Elle a recommandé une intervention de voix qui pèsent au niveau international, d'autorités morales – dont Bill Clinton – pour renouer les fils du dialogue. C'était évidemment un peu faible. Elle n'a pas entièrement volé les critiques qui lui ont été faites, essentiellement dans son propre camp, d'ailleurs.
Mais du côté des candidats socialistes qui n'avaient retrouvé un filet de voix que pour critiquer Mme Royal, c'était pire que faible. Je passe rapidement sur le candidat qui a fait dire qu'il suivait attentivement la situation de Marrakech. Ma déception vient bien plutôt de M. Fabius. Il a peut-être raison de déclarer que l'expérience n'est pas forcément un défaut – sous-entendu : moi, j'en ai et elle, pas… Mais si M. Fabius a réellement une expérience dans le domaine international, que ne nous confie-t-il pas sa précieuse pensée pour nous en montrer un échantillon ?

Didier Ribadeau Dumas
Vous êtes très critique à son égard ?

Paul Van Giers
Très déçu. J'avais mal apprécié sa position contre la constitution européenne. Elle me paraissait essentiellement tactique et inspirée par des questions de positionnement à l'intérieur de la gauche. Mais ça, c'est du passé. Ce qui m'intéresse, aujourd'hui, ce sont les prises de positions pour l'élection présidentielle à venir. Et là, je suis très déçu.
Voilà un esprit brillant, un homme politique qui a eu la chance de faire ses classes jeune sous la houlette d'un maître comme on en rencontre peu, qui a connu une traversée du désert éprouvante et certainement formatrice pour lui, qui a été tenté de renoncer à la politique pour prendre des responsabilités importantes dans une organisation internationale et qui a décidé de rester dans la course à la présidence – certainement au sacrifice de quelque chose – un homme qui représente assurément une alternative crédible à Mme Royal et à MM. Jospin et, bien sûr, Sarkozy. Or, les seules déclarations qu'il a faites sur les événements du Moyen-Orient ont en réalité été destinées aux militants du PS – et il prend prétexte de la guerre entre Israël et le Liban pour régler ses comptes avec Mme Royal !

Didier Ribadeau Dumas
Il a quand même pris des positions sur le fond avant les vacances, non ? Par exemple en matière de défense.

Paul Van Giers
Parlons-en ! Le 13 juillet, il a signé un article dans Libération préconisant une armée franco-allemande en 2015. Une armée franco-allemande ! La belle idée ! Pas une brigade, une division, un corps d'armée ou une armée – au sens d'une agrégation de plusieurs corps d'armée. Non ! Une armée commune à la France et à l'Allemagne. Rien de moins. Toute l'armée française et toute l'armée allemande, fusionnées ! Vous vous rendez compte ! En voilà un projet grandiose ! Et pourquoi en 2015 ? Pardi, parce que ce sera le centenaire de Verdun. Et pour quoi faire ? Ah, ben ça, on ne sait pas, il a oublié de nous le dire. On verra le moment venu, en somme, comme si l'organe créait la fonction.
Comme si l'organe créait la fonction...
Car M. Fabius ne propose pas de créer un ministère des affaires étrangères commun à la France et à l'Allemagne. Alors imaginez qu'en 2015 la France veuille intervenir au Liban et que les Allemands ne veuillent pas ! Quelle situation ! Que ferait le chef d'Etat-major général des armées ? A qui obéirait-il ? C'est étrange non ? On se demande, passez-moi l'expression, quelle mouche a piqué M. Fabius… On se demande s'il a lu l'article qu'il a signé, ou si c'est l'expérience dont il se targue qui est à l'œuvre…

Didier Ribadeau Dumas
Vous ne vous échauffez pas un peu, là ? Je sens poindre votre goût pour la polémique.

Paul Van Giers
Je m'échauffe peut-être. Mais c'est de déception. Voulez-vous une réponse mieux argumentée ? La voilà en un mot.
Nos amis allemands ont lu Clausewitz. Entre Normale et l'ENA, on peut penser que M. Fabius l'a lu aussi. Nous savons tous, les uns et les autres, c'est le B-A BA, que la guerre est la poursuite de la politique par d'autres moyens. La bonne démarche, la démarche rationnelle, c'est d'abord de se mettre d'accord sur les objectifs de la politique, et ensuite de mettre les moyens en commun. D'ailleurs, j'observe que la proposition de M. Fabius n'a eu aucun écho, ni positif,ni négatif. M. Fabius est un roi sans retentissement.

Didier Ribadeau Dumas
Hum… Revenons à nos discussions sur la guerre entre Israël et le Liban. Vous aviez d'autres sujets de frustration que le silence des candidats socialistes.

Paul Van Giers
Oui. Pendant le déroulement des combats, je n'arrivais pas à écrire quoi que ce soit sans craindre de le regretter trois jours plus tard. C'était une irritation tournée contre moi-même, mais aussi contre les média et ceux qui les inspirent, les gouvernements.

Didier Ribadeau Dumas
Exemple…

Paul Van Giers
Chez vous, vos invités se réunissaient à l'heure du Journal télévisé. A la fin de la séquence sur le Liban, vous éteigniez. Nous avions tous vu des avions larguer des bombes, des nuages de fumée s'élever au milieu des villes, des immeubles effondrés, l'impact des roquettes, des civils atteints, des vieillards incapables de se déplacer sortant des caves au bout de quarante-huit heures, des cadavres d'enfants brandis par les sauveteurs, des populations apeurées. L'un de nous se levait alors et accusait Israël de disproportion dans la riposte. Au même moment, un autre avouait : "le porte-parole de Tsahal est quand même sacrément convaincant…".
Le seul terrain d'entente entre nous tous tournait autour de l'influence des images sur les esprits et des risques de ne pas être en mesure de comprendre ce qui se passait vraiment, de nous laisser influencer par une pensée simplificatrice. Et nous nous interrogions : "quelle est la part de la vérité dans tout cela ? Jusqu'où sommes-nous manipulés ?".
Comme tout le monde, nous nous sommes demandé si cette guerre avait été déclenchée par le Hezbollah, par l'Iran, par Israël ou par les Etats-Unis. Nous nous sommes demandé si l'ennemi d'Israël était le Hezbollah, le Liban, la Syrie ou l'Iran. Nous nous sommes demandés pourquoi Israël accomplissait les vœux d'une Syrie récemment chassée du Liban. Nous nous sommes demandé si Israël était encore un Etat indépendant ou seulement le cinquante-et-unième des Etats-Unis, dirigé de Washington ou d'une base militaire quelconque. A certains moments, nos doutes nous ont paru extravagants. Et puis, au lendemain du cessez-le-feu, Seymour Hersh, un journaliste qui trouve ses informations du côté des services de renseignement, a écrit que les Etats-Unis avaient participé étroitement à la préparation de l'attaque d'Israël contre le Hezbollah avant même l'enlèvement des soldats israéliens – dont on a murmuré qu'ils étaient d'ailleurs des supplétifs kurdes !

Didier Ribadeau Dumas
Donc, vous ne vouliez rien écrire de crainte d'être manipulé ou de vous laisser emporter par l'émotion suscitée par les événements.
Et comme vous étiez de passage chez moi, vous avez vidé ma bibliothèque de tous les livres qui pouvaient traiter de stratégie, de guerre juste, de droit de riposte, bref, alors que vous deviez passer des vacances détendues…

Paul Van Giers
Sans compter vos amis de passage des deux bords qu'il fallait faire attention de ne pas froisser.

Didier Ribadeau Dumas
Résultat de vos recherches ?

Paul Van Giers
Nous allons y venir ou, plutôt, nous allons venir aux réflexions que vous m'avez faites et qui justifient votre présence dans ce blog. Mais avant cela, je voudrais faire un dernier commentaire qui concerne les présidentielles – positionnement de recruteur occasionnel de président oblige.
Au moment de voter, différentes communautés françaises de taille variable sont susceptibles d'exprimer des opinions influencées par ce qui se passe à l'étranger. Les candidats ont évidemment ça en tête. Je redoute que le refus de prendre position des candidats de l'opposition ait été largement fondé par le souci de ménager certaines franges de l'électorat, comme on dit voire, plus prosaïquement, la chèvre et le chou. Comme s'ils se sentaient incapables de dégager une position qui ne soit pas partisane. Comme si le sort de l'élection se jouait sur le vote des communautés.

Didier Ribadeau Dumas
Vous ne pensez pas que ce pourrait être le cas.

Paul Van Giers
Je ne souhaite pas et je ne crois pas qu'aucune communauté, aucun groupe social, aucun lobby puisse devenir l'arbitre des élections. En même temps, je m'inquiète évidemment du risque de polarisation de certaines communautés pour ou contre certains candidats dans une attitude fondée sur des bases communautaires. L'affrontement au Moyen-Orient génère des comportements identitaires en France. Par contrecoup, la méfiance entre les communautés s'accroît. Assisterons-nous sans réagir à la poursuite de la migration forcée de certaines communautés, liée à l'insécurité dont elles souffrent dans les banlieues ?
Pour en revenir à mon positionnement de recruteur occasionnel de président, j'affirme que les candidats peuvent prendre une position au nom de la France qui ne soit pas une prise de parti pour l'un ou l'autre camp. Le moment venu, j'inclurai dans mes critères de choix le fait pour un candidat d'exprimer une position qui dépasse les clivages. Je ne voterai certainement pas pour un candidat qui utiliserait ces clivages et, les utilisant, les aggraverait.
C'est vous d'ailleurs qui m'avez convaincu qu'un candidat qui exprimerait des vues, comme vous dites, intégratrices, pourrait mobiliser les suffrages de membres de toutes les communautés intéressées. Et ceci nous conduit à vos idées, aux approches rationnelles que vous avez longuement développées et défendues cet été avec nos amis.

A suivre