Je suis un citoyen libéral, ennemi déclaré des censures de toutes sortes. Il y a pourtant une prohibition à laquelle je serais favorable, pour raison de salut public. Il s'agirait d'interdire aux hommes politiques (et à certains journalistes) l'usage du mot "croissance". Vu le nombre d'absurdités auxquelles le terme ne cesse d'être associé, l'interdiction me paraît l'unique moyen de rétablir un minimum de clarté, sinon de cohérence.

Il existe, en macroéconomie, deux usages du mot "croissance", qui renvoient à des cadres d'analyse différents. Que l'on confonde les contextes et il est aisé de sombrer dans la confusion. Le graphe 1 montre le taux de croissance annuel réel de l'économie américaine depuis 1875. Le profil est chahuté, avec des pointes à près de 10% (voire plus pendant les guerres) et des creux proches de -15% (au début des années 30). Expliquer ces fluctuations est l'objet d'une part de la macroéconomie, spécialisée dans les phénomènes de court terme (et de conjoncture).


Graphe 1 : Taux de croissance annuel du PNB américain, 1875-2000

Le graphe 2, lui, donne l'évolution du PNB américain réel sur la même période (en graphe logarithmique). Si la réalité est la même, la perspective est en revanche assez différente. La crise des années 30 (puis la deuxième guerre) mises à part, les fluctuations disparaissent pratiquement dans l'épaisseur du trait. Reste l'essentiel, à savoir la performance remarquable d'une économie qui croît à plus de 3% par an sur plus d'un siècle (une petite moitié s'expliquant par l'accroissement de la population, le reste par la hausse du PNB par tête). Un tel taux de croissance longue est remarquable, même sur la période considérée, et de nombreux pays ont été incapables de réaliser une performance comparable. Le graphe 3 compare les évolutions, sur la seconde moitié du XXème siècle, du PNB (réel) par tête pour l'Argentine et l'Italie. L'Italie exhibe un progrès à l'américaine, avec une croissance annuelle de 1,7%. L'Argentine, au contraire, offre un triste exemple de quasi-stagnation (les données utilisées pour les graphes sont extraites de l’excellent ouvrage de Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin, Economic growth, McGraw Hill: New York (1995)).


Graphe 2 : PNB américain en volume, base 100 en 1875 (échelle logarithmique)


Graphe 3 : PNB réel par tête en Argentine et Italie, base 100 en 1950

L'analyse de la croissance longue est l'un des sujets de prédilection de la macroéconomie contemporaine. Pourquoi un succès continu aux Etats-Unis, et pas en Argentine ? Comment expliquer l'essor de l'Asie du Sud-Est, et plus récemment de la Chine et de l'Inde, quand la majorité des pays africains ne croissent pas, ou très peu ? Voilà des questions parmi les plus importantes posées à la discipline.

Et c'est là qu'apparaissent les confusions. Car les facteurs structurels qui déterminent la croissance à long terme ne sont pas ceux qui gouvernent les fluctuations conjoncturelles. La demande intérieure est un bon exemple. Dans une logique keynésienne, une insuffisance de la demande peut provoquer un ralentissement de l'activité, voire une récession, pouvant nécessiter des actions de relance. Mais il s'agit là de politique conjoncturelle ; aucun économiste sérieux ne croit une seconde qu'une demande intérieure forte suffise à créer une croissance de long terme. Inversement, des actions favorisant les déterminants structurels de la croissance longue n'ont en général pas d'impact immédiat ; ils peuvent même parfois, parce qu'ils supposent une bonne dose de bouleversements, provoquer à court terme un ralentissement. D'où la tentation de les remettre régulièrement à plus tard – et le retard s'accumule de façon spectaculaire.

Tout cela pour revenir au débat politique français. Les faits sont clairs : depuis vingt ans, la France croît à un taux moyen légèrement supérieur à 2%, soit presque un point de moins que les Etats-Unis. Le diagnostic est également clair : déficit de croissance à long terme, relevant de réformes structurelles profondes. Mais l'incapacité de la classe politique française, à quelques exceptions près, à énoncer une stratégie précise et cohérente de redressement est surprenante. Je pense qu'on peut y voir en partie les méfaits de la confusion sémantique évoquée plus haut. Le débat semble se polariser sur des indicateurs de très court terme (croissance au dernier trimestre, évolution mensuelle du chômage). Combien de fois des responsables politiques auront-ils, durant ces deux décennies, blâmé la Banque Centrale Européenne, ou évoqué la relance de la consommation intérieure (notamment par une hausse du SMIC) comme panacée ? Quant aux aspects structurels, ils ne sont mentionnés qu'à l'occasion de vagues incantations à l'innovation et à la productivité. Et la tradition se perpétue, à droite comme à gauche. Un ministre français en exercice m'a doctement expliqué, il y a quelque temps, lors d'un déjeuner organisé à Chicago, que les performances américaines en matière de croissance longue s'expliquaient surtout par le dynamisme de leur consommation intérieure. Et l'un des chapitres du projet socialiste s'intitule précisément "Relancer la croissance par l'investissement et le pouvoir d'achat".

Pourtant, la réflexion théorique existe. On sait depuis Schumpeter que la source principale de la croissance réside dans les mécanismes de "création destructrice" par lesquels une économie se retire des activités, des secteurs ou des entreprises en déclin pour investir dans les secteurs les plus porteurs. La vision "schumpéterienne" a suscité ces dernières années des approfondissements importants (voir par exemple l'ouvrage de P. Aghion et P. Howitt, Endogenous Growth Theory, Cambridge, MA: MIT Press (1998)). Mieux, des économistes de renom ont produit, sur le cas particulier de la France, des rapports précis, pouvant servir de base à un programme. Mais sans soulever beaucoup d'écho parmi les dirigeants politiques (peut-être effrayés par la composante "destructrice" de la création). Quand parlera-t-on vraiment de croissance ?