Amis lecteurs, je me connecte régulièrement sur le site pour voir vos réactions à mon dernier billet. Je lis attentivement toutes les interventions, en particulier les critiques de Jck, Duong et autres Nicolas. Le temps de me demander comment exprimer en même temps mon ouverture à leurs questions et mes convictions, et Reii, James Arly, Cyberobespierre ou Hipparque ont répondu pour moi…

Et puis, de temps en temps, je prends le temps de peaufiner une réponse, et c'est parti ! Pour aujourd'hui, que ceux qui soutiennent les mêmes raisonnements que moi me pardonnent, c'est surtout à mes critiques que je vais consacrer cette réponse.

Duong, vous continuez de me soupçonner d'arrière-pensées. Ce n'est pas la première fois. Et si vous me faisiez confiance ? J'ai des préférences, des inclinations, un affect comme tout le monde, mais ici, justement, j'essaie de les faire taire. En me posant comme recruteur (occasionnel) de président, je cherche à rationaliser la recommandation que je m'engage à faire la veille du scrutin, pas avant – de même qu'un chasseur de têtes propose à un employeur potentiel une démarche professionnelle au lieu d'une décision instinctive. A ce jour, croyez-moi, des a priori, je n'en ai aucun. Au vu du bilan des uns et des autres, il faudrait d'ailleurs la foi du charbonnier pour pencher à gauche ou à droite sans y regarder à deux fois !

Là-dessus, ami Duong, vous me soupçonnez d'écrire un pamphlet antisocialiste.

Pamphlet ? Mais non ! Je m'en tiens aux arguments. Je n'attaque pas les personnes. Ma prose n'est ni satirique ni violente. Le ton est vif ? C'est volontaire. J'essaie d'être clair. Je dis ce que beaucoup pensent sans toujours se l'avouer. Je suis parfois elliptique ? Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour ne pas être ennuyeux, pas trop de peur de ne pas être entendu. C'est de Montesquieu.

Antisocialiste, moi ? C'est vous qui le dites. Mais d'abord, le programme économique du PS est-il socialiste ? Ou n'est-ce pas plutôt le compromis élaboré entre quelques experts inexpérimentés mal encadrés par des concurrents opportunistes qui se marquent à la culotte ? Je ne sais pas qui fait le plus de mal au socialisme, le modeste auteur que je suis, ou eux.

En écrivant ceci, je vous hérisse encore ? Vous allez me demander à nouveau : au nom de quoi est-ce que vous les jugez ? Mon anonymat vous agace. D'un côté vous vous dîtes que je suis l'arrogance personnifiée et de l'autre que j'ai peut-être des raisons d'avancer ce que je dis. Je vais vous répondre sur mon expérience et sur ce que je fais – en partie seulement à ce jour parce qu'Hipparque l'a bien compris : j'ai des clients à ménager comme il dit gentiment.

Commençons par l'expérience. J'ai travaillé pendant quinze ans au ministère des Finances où, entre autres, je me suis occupé d'aider les entreprises en difficultés – à cheval sur les années giscardiennes et mitterrandiennes. Alors les grandes idées économiques de la gauche socialiste qui devaient faire mieux que les abominables politiques néolibérales, je peux vous assurer que j'en ai vu passer : les nationalisations à 100% préparées par des responsables ministériels qui vous juraient (à titre personnel et en privé) qu'ils étaient contre, les lettres adressées par des responsables ministériels à des présidents d'entreprises nationalisées leur enjoignant d'aider telle ou telle entreprise, mises au panier par les mêmes responsables juste après qu'ils aient été nommés à la tête de ces mêmes entreprises (le temps que la Poste transmette la missive qu'ils s'envoyaient à eux-mêmes), les dirigeants d'entreprises promettant n'importe quoi pour obtenir une aide publique en sachant fort bien qu'ils ne tiendraient aucun engagement et recommençant leur chantage à l'emploi à l'échéance suivante sans avoir rien fait, les dirigeants demandant des aides alors que leur entreprise allait bien sous le seul prétexte – exact au demeurant – que tous les concurrents avaient reçu une aide, les responsables ministériels taxant le "trésor caché" des banques au profit des entreprises, etc. A l'époque, Jacques Delors, que je respecte infiniment, m'a gentiment reproché dans une réunion publique d'être l'homme qui rit dans le cimetière des idées socialistes – un compliment dont je suis passablement fier mais qu'il s'adressait en fait à lui-même, si vous voulez m'en croire.

Quand j'écris, cher Duong que tout le monde sait – sauf peut-être les experts du parti socialiste, je vise moins les militants qui relaient des besoins ressentis par la base que les experts de la rive gauche qui essaient de plaire à ces militants en élaborant des synthèses sans se préoccuper de comprendre la réalité ni tirer parti de l'expérience de leurs aînés. J'en veux aussi à ces aînés qui savent pertinemment ce qui est réaliste et ce qui ne l'est pas et qui se taisent par… excusez moi, j'allais écrire par lâcheté ;-) mais enfin, comment qualifier le fait de laisser passer ces non-sens dans le programme alors que, comme ministre des Finances, on n'en tolérait pas la mise en œuvre ? Comme dit Cyberigolo : Où est passé DSK ? Même question à l'attention de M. Fabius.

Il paraît que le Parti socialiste se conquiert par la gauche. Ce n'est pas une raison pour bafouer un principe de base de la démocratie et du respect qui est dû aux électeurs, principe que M. Jospin avait bien résumé en proclamant : Je fais ce que je dis, je dis ce que je fais. Par parenthèse, à ce jour, on ne voit pas ce que ces deux anciens ministres des Finances socialistes gagnent à se gauchir, sinon à brouiller leur image – péché mortel en politique. De même que la droite xénophobe préférera toujours le modèle original à ses copies, de même l'électorat de la gauche de la gauche préférera toujours le modèle original (les Besancenot de la terre) à la copie issue du centre gauche (dont personne ne peut croit qu'elle se soit vraiment convertie).

Ce n'est pas moi qui l'écris, mais Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur, dans Le Malheur français, un livre qu'il vient de publier : Leur programme n'a pas changé depuis la décennie 1890-1900 – j'ai relu le passage deux fois : il n'y a pas de coquille, pas d'erreur de siècle : il écrit bien 1890-1900… Le patronat qu'ils continuent de combattre est celui de Germinal, pas celui de Microsoft ou Coca Cola.

M'accusez-vous toujours de pamphlet antisocialiste, ami Duong ? Alors quel savon vous allez passer à M. Julliard !

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Et comme je suis lancé, allez, une petite confidence… La semaine passée, en bouclant mon billet au programme économique du Parti socialiste, j'ai biffé un commentaire relatif à la proposition de M. Fabius de porter le SMIC à 1 500 €.

Je suis contre cette proposition. Non pas que je sois antisocial comme aurait dit M. Marchais mais parce que je pense que le relèvement du salaire minimum a pour premier effet de détruire des emplois non qualifiés et donc de précariser les personnes fragiles qui sont à la frange de ce que j'ai appelé la Tierce France dans un de mes premiers billets. Et à qui profiterait la mesure ? Par effet de contagion, aux classes moyennes, aux titulaires de CDI payés un peu mieux que le SMIC et aux fonctionnaires, bref, à la cible électorale du Parti socialiste. Dans mon projet de billet, j'avais écrit que cette proposition dangereuse pour les gens les plus modeste était clientéliste et démagogique.

Je me suis retenu. D'abord la démonstration est un peu complexe : le SMIC à 1 500 € à cinq ans de l'élection présidentielle, c'est à peine plus, semble-t-il, que l'évolution prévisible sous certaines hypothèses de croissance économique. Et puis, je ne me ressentais pas trop d'accuser M. Fabius de démagogie. J'ai donc biffé ce paragraphe de mon envoi final. Et savez-vous ce qui arrive ? La CGT reprend la revendication à son compte. Et savez-vous comment elle le fait ? En demandant l'application de ce SMIC à 1 500 € non pas dans six ans, mais tout de suite ! M. Fabius a été mal avisé de se lancer dans ce combat. A quoi lui sert d'essayer de séduire l'électorat smicard par des promesses ? Si généreux soit-il à son égard, il trouvera toujours plus à gauche que lui.

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J'ai abandonné le fil de mon histoire personnelle, amorcée pour vous convaincre qu'il n'y a pas arrogance dans mes propos. J'y reviens parce qu'ami Duong, vous ironisez par ailleurs sur la considérable expérience qui me permet de "savoir".

J'ai avoué quinze ans dans la fonction publique. J'avoue maintenant dix-huit ans comme consultant d'entreprises. Ce qui me donne l'occasion de répondre à l'ami Nicolas qui m'accuse de faire le coup "ils n'ont jamais travaillé en entreprise".

Relisez-moi bien. Dans mon blog, je ne regrettais pas que les experts socialistes n'aient pas travaillé en entreprise ; je regrettais qu'ils n'aient pas travaillé pour des entreprises. La différence est de taille. Comme professeur, fonctionnaire de l'Etat ou salarié d'une entreprise, vous pouvez passer des années à penser, écrire, négocier, investir, prélever des impôts, etc. sans avoir la moindre idée de ce que créer de la valeur veut dire. Je ne dis pas que la chose est impossible ; il se peut que vous le découvriez. Je dis qu'elle n'est pas certaine : il se peut aussi bien que vous passiez à côté. En revanche, quand vous travaillez pour des entreprises, quand vous proposez vos services contre rémunération, quand vous vendez votre travail, votre temps, vos idées, votre créativité, alors je peux vous le dire, vous savez ce que c'est que de créer de la valeur. Pour vous faire payer votre premier euro d'honoraire professionnel, il faut d'abord la créer cette valeur, et que votre client en soit convaincu. Et pour vendre un deuxième contrat, il faut avoir tenu les promesses du premier. Et pour développer des relations professionnelles pendant cinq ans, dix ans, quinze ans, mieux vaut ne pas se tromper – à la première mission ratée, votre client change de consultant. C'est donc cela que j'ai fait au cours des dix-huit dernières années, avec succès, je le dis sans fausse modestie, et qui me pousse à une certaine impatience à l'égard des experts inexpérimentés et de l'à-peu-près dans lequel se complaisent les agitateurs d'idées qui leur servent de chefs.

Dernier aveu : je n'ai pas travaillé comme chasseur de têtes, contrairement au rôle que je me suis attribué dans ce billet, mais comme consultant en stratégie chez un des leaders mondiaux de sa catégorie, dont je suis un associé ancien avant de devenir un ancien associé – révélation de mon nom garantie avant la fin de l'année, pour ceux que ça intéresse, le temps de régler quelques détails, notamment mes quelques clients.

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Cet aveu fait, je reviens sur un ou deux questions que vous me posez, Duong.

Vous me dîtes : Je ne comprends strictement rien à la remarque sur le style de la phrase : Réhabiliter la volonté politique pour rétablir la confiance. Mais comprenez-vous mieux ce que veut dire le PS ? Réhabiliter – je cite le Robert – c'est (a) rétablir des privilèges perdus dans des droits, (b) rétablir dans l'estime et (c) restaurer un quartier. Quel sens choisir ? Rétablir la volonté politique dans notre estime, peut-être. Aviez-vous retiré votre estime à la volonté politique, Duong ? Moi pas. Alors, qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce une critique de la politique de droite ? De M. de Villepin ? Je ne pense pas, celui-là, on peut lui reprocher beaucoup de choses, mais pas de manquer de volonté politique. D'ailleurs, c'est contre sa volonté d'imposer le CPE que la gauche s'est battue. Du coup, je ne sais pas trop ce qu'on vise – peut-être le côté changeant et velléitaire de M. Chirac ? La gauche n'a guère cessé de s'opposer à lui. Un psy nous suggérerait-il que le Parti Socialiste aurait aimé plus de volonté de la part de la droite pour pouvoir mieux s'y opposer ? Ou bien une volonté qui serait passée outre à l'opposition de la gauche ? Je m'y perds, passons à la suite. Supposons que Réhabiliter la volonté politique veuille simplement dire Nous savons ce que nous voulons faire et nous nous y tiendrons, ce qui est la meilleure traduction que je puisse donner de ce charabia… En quoi est-ce que ça va rétablir la confiance ? Je ne sais pas. La confiance se nourrit d'une bonne politique, pas seulement d'une politique volontaire. Tout dépend du contenu. Moralité : vous lisez cette phrase, vous vous dîtes, Ah, comme c'est bien dit, quel beau style ! Vous la relisez, vous vous en rendez compte : ça ne veut strictement rien dire. Et moi, dans ces cas là, je me sens en droit de demander : de qui se moque-t-on ?

En matière de non-sens, cher Duong, votre petite discussion avec Hipparque sur la citation exacte de M. Fabius est éclairante. Que ce soit Entre le plan et le marché, il y a le socialisme, ou Entre le socialisme et le marché, il y a le plan, ou Entre le socialisme et le plan, il y a le marché, de toutes façons, ça ne veut rien dire. On ne va d'ailleurs pas reprocher ce péché de jeunesse à son auteur, c'était un argument de séance dans une discussion avec M. Rocard dont tout le monde a oublié les tenants et les aboutissants.

Reste qu'on préférerait que les candidats évitent l'à-peu-près dans lequel ils se complaisent. Il n'est pas interdit à un Président de la République de parler un bon Français.

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Puisque nous sommes dans les questions de style, laissez-moi à mon tour vous interpeler gentiment sur le vôtre. Vous écrivez : Je ne suis pas en désaccord avec "Créons le plus de richesse possible en France en pratiquant des politiques économiques libérales et comme le libéralisme a des effets sociaux que nous récusons totalement, corrigeons-les par la politique sociale, une politique de redistribution des revenus, de protection et de solidarité." Vous écrivez : Je ne suis pas en désaccord. Et vous êtes bien d'accord que deux négations valent une affirmation, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ne pas écrire tout simplement : Je suis d'accord avec l'idée qu'il faut créer le plus de richesses en France en pratiquant des politiques économiques libérales – quitte à les corriger par la politique sociale ? La différence n'est pas seulement de style.

En fin de compte, vous défendez le PS en constatant : Tout le monde se fige sur le fait qu'il n'y a pas eu d'aggiornamento dans le discours – sous-entendant qu'on peut être rassuré, le PS ne faisant pas ce qu'il dit, l'aggiornamento a été réalisé in petto. Erreur. S'ils n'ont pas changé de discours, ils n'ont pas changé d'idées.

Je reviens au Malheur français de Jacques Julliard. Il propose une explication à cette absence de changement des intellectuels : Chez certains sociaux-démocrates, la servilité intellectuelle à l'égard du communisme est une seconde nature. J'aurais plus volontiers écrit : servilité à l'égard du marxisme, dont la version que nous ont donné les communistes n'est effectivement pas vraiment convaincante. D'où mon expression le socialisme a fait faillite. Qui aurait dit que quinze ans après l'effondrement du socialisme soviétique, le PS en resterait à ce degré d'archaïsme ?

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Dernier point : Duong, vous voulez que j'expose MON programme. Mais j'ai commencé : voyez le billet que j'ai consacré à l'état de droit. Et ça va continuer, surtout si l'actualité se calme avec les vacances.

Paul van Giers
Recruteur de président (occasionnel)
23 juin 2006

PS. Un de mes lecteurs peut-il m'aider à trouver le programme économique du Front National ? Je lui serai reconnaissant de me mettre sur la voie. Ma seule source à ce jour, le site internet du dit Front National, ne me donne pas grand-chose. Idem pour l'UDF.