Du jour même où le programme du Parti Socialiste est sorti, il a été de bon ton d'en minimiser l'importance. Dans l'éditorial qu'il lui consacre le lendemain, Libération le considère comme un texte qui manque de caractère, de vision et de crédibilité, trop hésitant (…) sans parler de l'absence de proposition chiffrée. Et de proposer en regard de l'éditorial, une revue des programmes du PS qui n'ont été ni respectés par les candidats ni appliqués par les élus. De fait, la liste est impressionnante : 1981, 1988, 1995, 2002… Quant aux candidats à la candidature qui ont pourtant collaboré au projet, ils ne se privent pas de dire qu'ils vont l'enrichir ou même s'en affranchir.

Il faut pourtant se garder de sous-estimer l'importance de ce texte.

Il serait dangereux de penser que l'absurdité de bon nombre des idées qu'il contient nous met à l'abri de leur mise en œuvre. En cas de victoire de leur parti, les femmes et les hommes qui ont travaillé sur ce projet et qui croient au bien-fondé de leurs propositions seront qui au gouvernement, qui dans des cabinets ministériels. Et si aucun Président ou Premier ministre socialiste n'a jamais intégralement mis en œuvre le programme de son parti, bon nombre de décisions prises sous son règne s'en sont inspiré.

Il faut y regarder de près. C'est d'ailleurs un exercice obligé pour un recruteur (occasionnel) de président. Pour aujourd'hui, je vous propose d'en rester à la sphère économique, pour reprendre une des expressions intéressantes utilisées dans ce texte.

Le programme économique du PS est-il un bon programme pour l'entreprise France ?

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Que s'attend-on à trouver dans un programme ? Une analyse du contexte, un diagnostic de la situation, une hiérarchisation des objectifs et une réflexion sur les outils à utiliser. Puis des propositions d'orientation sur lesquelles on peut attendre qu'un président de la République s'engage, insérées dans un calendrier et un cadrage économique et financier.

Qu'attend-on du recruteur ? Qu'il soit attentif au fond plus qu'à la forme. Un peu d'indulgence ne messied pas ; il faut bien faire rêver le futur employeur. En même temps, il y a une limite ; il faut savoir ce que parler veut dire.

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Y a-t-il une analyse du contexte économique ? Difficile de prendre pour telle quelques mots introductifs sur la domination de la finance mondiale, qui a manifestement remplacé les 200 familles dans la fantasmagorie des militants, l'entrée dans le marché mondial de la Chine, de l'Inde, du Brésil, dont on omet de nous préciser si elle ne serait pas quand même pour quelque chose dans la croissance extraordinaire de ces pays, les révolutions technologiques, auxquelles la France ne contribue guère, la domination américaine, dont on oublie de nous préciser à quoi elle est due, si ce n'est à un libéralisme économique dont on ne veut à aucun prix chez nous, etc. Et pas un mot sur la situation particulière de la France, rien en particulier sur la chute du taux de croissance au cours des quatre dernières décennies qui rend tellement irréaliste l'ensemble des propositions du programme.

Y a-t-il un diagnostic de la situation et une évaluation des marges de manœuvre de la France ? Pas un mot sur la manière de s'attaquer au niveau d'endettement excessif, ni sur le taux record des dépenses publiques par rapport au PNB (la France est médaille d'argent à ces Jeux olympiques). Les auteurs du programme auraient pu dresser un bilan de l'héritage – il y avait matière à critique. Ils n'ont pas osé de peur d'avouer que le roi est nu et que toute proposition de dépense nouvelle conduit à reporter encore un peu plus le poids des facilités que nous nous consentons sur les générations futures. Le mieux que ces jeunes générations puissent espérer ? Que le nouveau Président désigne une commission du bilan le lendemain de son élection pour expliquer que, finalement, aucune promesse ne peut être tenue compte tenu de l'héritage…

Y a-t-il une expression circonstanciée des ambitions de notre pays, ou au moins des aspirations que le PS nourrit pour la France dans le domaine économique ? Voyons ce qui est écrit : Notre objectif est de retrouver le plein emploi en ramenant le taux de chômage au-dessous de 5% d'ici 2012 et en diminuant sa durée de moitié. D'où viennent ces chiffres ? Sont-ils réalistes ? Quels sont nos atouts pour les atteindre ? En dehors d'un rejet expéditif des thèses déclinistes, dont on aurait bien aimé lire la démonstration que peut en faire le Parti Socialiste, pas une analyse, pas une quantification du taux de croissance qui permettrait de diminuer le chômage, pas un mot sur les contraintes qui freinent la croissance, pas une comparaison de nos ambitions avec celles des autres pays...

Y a-t-il un diagnostic sur les outils ? Le programme dit : Nous mettrons en œuvre un nouveau modèle de croissance qui conjugue la création d'emplois, l'innovation, la sécurité des carrières professionnelles et le développement durable. Pardi, il fallait y penser ! Un nouveau modèle de croissance… Mais qu'est-ce qu'ils sont forts, ces experts socialistes ! Où voit-on ce modèle fonctionner ? Mais nulle part, évidemment, puisqu'il est nouveau ! Plutôt que ce tour de passe-passe, les auteurs du programme du PS auraient pu réfléchir aux politiques qui marchent et à celles qui ne marchent pas, en France et ailleurs...

François Mitterrand a soupiré un jour : En matière de chômage, on a tout essayé. Que répondent les socialistes d'aujourd'hui ? On va réessayer, juste pour voir si, cette fois-ci, par hasard, ça ne marcherait pas. Pauvres experts… Ils font penser au poivrot qui cherche en vain ses clés sous le réverbère parce que, quand on s'en éloigne, on ne voit plus rien. Ils laissent M. Baverez dire de manière autrement convaincante : On a tout essayé ? Surtout ce qui ne marche pas.

Y a-t-il un calendrier ? La réponse est non. Ou plus exactement, la confusion règne dans les esprits. A la lecture de ce document, on subodore parfois qu'il s'agit d'un programme présidentiel, parfois d'un programme de législature. La durée étant identique, on aurait pu définir un même horizon de temps. Même pas. Il est tantôt question de cinq ans, tantôt de plus.

Y a-t-il un cadrage économique des mesures proposées ? Non.

C'est peu d'écrire, comme Libération, que c'est un texte qui manque de vision et de crédibilité. Ce texte ne repose sur aucune vision. Qui pourrait soutenir qu'il a été élaboré avec méthode ? Le volet économique du programme du PS n'a aucune crédibilité. Jamais un chef d'entreprise ne recruterait un collaborateur aussi peu professionnel au vu d'un programme aussi peu structuré.

D'autant que le fond ne rachète pas la méthode.

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Glissons sur les formules vides de sens telles que : Nous voulons réhabiliter la volonté politique pour rétablir la confiance, retrouver la croissance et réduire les déficits. Ah, réhabiliter la volonté politique ! Comme c'est beau ! Et ce pour ! Avez-vous remarqué comme ce pour établit bien la relation de cause à effet qui existe entre volonté politique et rétablissement de la confiance ? Quel style, mes enfants, quel style ! Au baccalauréat d'économie, une phrase comme, ça vaut quoi ? Ou plutôt, ça coûte combien ? Allez, deux points de moins, au moins, non ? Et encore, en notant sympa. Avec évidemment, en prime, une sorte de malaise de l'examinateur qui lui fait supposer que ce sera dur, vraiment dur de mettre la moyenne, même avec la meilleure volonté du monde…

Passons aux propositions. Il est question, par exemple, de Participations publiques dans le capital de jeunes entreprises innovantes avec la création d'un fonds publics de participations (capital risque) en relation avec les collectivités locales, en s'appuyant notamment sur la Caisse des dépôts et consignations. Juste pour information, il y a une vingtaine d'années, il existait des organismes dénommés SDR (Sociétés de développement régional) dont c'était exactement l'objet. Elles avaient été créées à une période où le capital risque n'existait pas. En dépit d'aides importantes de l'Etat (prime sur les investissements, bonifications d'intérêt sur les prêts), elles ont toutes fait faillite ou ont été rachetées par des banques, pendant que l'initiative privée créait des fonds de capital risque qui réussissaient. Evidemment, les fois d'avant, ça ne marchait pas, mais sait-on jamais ? D'ailleurs, c'est le contribuable qui paye, non ? Alors…

Le programme promet également des mécanismes spécifiques pour les entreprises innovantes en difficulté transitoire. Tout le monde sait – sauf peut-être les experts du PS – que les aides aux entreprises en difficultés ont pour principal effet de détériorer la situation des concurrents qui se portent donc bien ; ce sont des primes à la mauvaise gestion. Il a fallu des années pour fermer les guichets d'aide de ce genre ouverts dans les années 80. Est-ce qu'on s'apprête à les rouvrir ?

Le programme promet encore : L'Etat jouera pleinement son rôle d'actionnaire pour favoriser l'emploi et le développement industriel. Il ajoute : Pour renforcer le rôle de l'Etat dans la détermination de la stratégie des entreprises (sic), nous créerons à partir de la Caisse des dépôts et consignations, un pôle financier. Chic, on va pouvoir recommencer à jouer au meccano… On avait bien le Crédit Lyonnais, mais ils nous ont confisqué notre jouet ! Cette fois-ci ce sera la Caisse des dépôts. On prévoit encore plus cher ou on met une limite aux pertes d'entrée de jeu ?

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Pourquoi ces non-sens, et tous les autres qu'il n'est même pas nécessaire de reprendre ?

Pourquoi proposer des mesures qui sont tellement à côté de la plaque – alors même que, dans un éclair de lucidité, les auteurs du programme définissent assez bien les rôles respectifs de l'économique et du social en écrivant : Nous voulons conjuguer la croissance économique pour apporter la prospérité et la redistribution des richesses.

Pourquoi ce silence sur la création de richesse dans ce programme ? Pourquoi ce silence sur la croissance et sur les moyens de la relancer ? Pour répondre, il suffit de lire les CV des économistes, sociologues et autres experts qui s'expriment à longueur de colonne au nom du PS. Si diplômés soient-ils, ils n'ont jamais travaillé pour une entreprise – je ne veux pas dire comme salariés : ont-ils jamais essayé de vendre leurs conseils comme économistes, ont-ils la moindre référence en matière de création de valeur ? C'est tellement plus facile d'élaborer des belles théories et de beaux modèles comme fonctionnaire, de faire de beaux cours aux étudiants et de beaux articles dans la presse. Et peu importe si, décennie après décennie, le taux de croissance de la France descend, descend, au point qu'on tend vers… 1%, comme l'INSEE vient de le montrer ainsi que je l'ai mentionné dans ma dernière chronique.

Pourquoi ne pas oser dire : "Allez, toute honte bue, on l'admet : le libéralisme économique est le seul système économique efficace. Suffit de regarder en direction des pays anglo-saxons – dont on craint la domination – ou des pays émergents – dont on craint l'entrée dans le marché mondial. Et toute honte bue, on le reconnaît également, l'étatisme, le collectivisme et le socialisme ont fait faillite" – fait faillite, vous savez ce que ça veut dire, MM. les économistes en chambre ? FAILLITE. Oui, oui, pour de vrai. C'est un peu plus grave comme sanction que de voir une thèse contredite par des confrères qui veulent à tout prix montrer qu'ils sont encore plus intelligents que vous… La faillite du système collectiviste, c'est, par exemple pour des générations russes, une vie de travail et pas de retraite pour suivre… Oui, pourquoi ne pas oser dire : "Créons le plus de richesse possible en France en pratiquant des politiques économiques libérales et, comme le libéralisme a des effets sociaux que nous récusons totalement, corrigeons-les par la politique sociale – une politique de redistribution des revenus, de protection et de solidarité ? "

Experts économiques et éléphants du PS sont déconnectés de la réalité économique. En plus, ils sont intellectuellement dépassés. Ils ont fait leurs études dans les grimoires de J.M. Keynes, illustre économiste qu'on cite plus souvent qu'on ne le lit et qui écrivait déjà en 1919 – rendez-vous compte, il y aura bientôt un siècle ! Et on va relancer la croissance par la demande ! Et on va diminuer le chômage en partageant l'emploi ! Et on nous promet une Conférence nationale tripartite pour rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail. En cas de carence ou d'échec de la Conférence, la loi pourra fixer, etc. comme si un équilibre économique pouvait se décréter ! Et le reste à l'avenant…

Bon, je m'arrête. Le jeu est un peu facile et pas drôle du tout pour les agents économiques qui, eux, créent de la richesse. En dehors du responsable du programme qui se faisait récemment l'avocat de ce chef-d'œuvre dans La Tribune – pour convaincre les chefs d'entreprise, peut-être – personne ne peut défendre ce tissu de non-sens.

Non ! Je ne m'arrête pas encore tout à fait. Un dernier mot, une dernière remarque avant de conclure.

A une ou deux reprises en peinant sur ce texte, j'ai cru que nos experts avaient été effleurés par l'aile de l'inspiration. Par exemple, lorsque j'ai lu qu'ils évoquaient la possibilité d'augmenter massivement les aides aux étudiants en même temps que les moyens de l'Université, je me suis dit : "Tiens, le PS pourrait envisager de donner aux étudiants sous forme de bourse tous les moyens financiers qui vont aujourd'hui aux Universités pour financer la formation qu'elles délivrent aux étudiants, créant ainsi enfin les conditions d'un dialogue direct entre les bénéficiaires des cours que sont les étudiants et les fournisseurs de cours que sont les professeurs."

Détrompez-vous, ce n'est pas l'imagination qui est pas au pouvoir au PS. C'est la routine.

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Qu'est-ce que tout ceci nous apprend sur le PS ?

On a souvent accusé les petits partis de la gauche d'avoir torpillé la candidature socialiste en 2002. Fausse excuse et injuste défausse… C'est la vacuité des thèses de ce parti qui l'a décrédibilisé dans l'opinion. Et ce qu'on voit aujourd'hui ne laisse pas supposer que le PS ait mis ces quatre ans d'opposition à profit pour se renouveler. Comment convaincre qu'on fera un bon président avec un catalogue de marottes bonnes pour les réunions politiques de chef-lieu de canton ?

Le PS n'a rien retenu du passage de certains de ses ténors à la tête du ministère de l'économie, son inculture économique reste abyssale, et il s'en moque, son penchant pour la logomachie est intact. Il est vrai que lorsque les éléphants eux-mêmes donnent l'exemple de l'indiscipline…

Est-ce qu'il n'y a rien à sauver pour autant dans le programme du PS ? Dans le programme économique, des détails, mais rien du niveau d'un président de la République. Ailleurs, il m'a semblé qu'il y avait plus de matière à réflexion, dans les domaines social et sociétal notamment.

En attendant de s'y pencher, conseil d'ami d'un recruteur occasionnel à un éventuel président socialiste : choisir son ministre de l'économie hors du parti.

Paul van Giers Recruteur (occasionnel) de président 20 juin 2006