Je me suis plongé récemment dans la lecture de l'ouvrage ''Google Story''. Le récit d'une histoire d'entreprise encore adolescente mais aux résultats spectaculaires. En moins de huit ans, deux jeunes entrepreneurs - âgés à l'époque de 25 ans – ont construit une entreprise qui vaut en bourse près de 115 milliards de dollars, soit l'équivalent de la première capitalisation française, à savoir Total… En moins de huit ans, cette start up génère près de 4 millions de dollars de bénéfices par employé ! En moins de huit ans, cette jeune équipe a réussi à installer une marque planétaire mais aussi et surtout une série d'outils et de services dont la plupart d'entre nous a une utilité quotidienne qui devient toujours plus fondamentale. En moins de huit ans, aurait-on pu construire une telle réussite en France ?

Hormis Skype, l'Europe et la France restent désespérément absentes de la bataille de titans qui a lieu sous nos yeux entre Microsoft, Ebay, Yahoo !, AOL etc. A l'heure où l'Etat français a décidé de financer une initiative concurrente par l'intermédiaire de Quaero / Exalead, l'examen détaillé de la construction de Google amène à penser qu'incontestablement, il reste à fournir un travail considérable dans la définition de notre stratégie de croissance industrielle.

Evidemment, la vision, l'extraordinaire personnalité et l'incroyable persévérance des fondateurs de Google ont joué un rôle fondamental et décisif. Mais une telle réussite ne peut se limiter à leurs propres compétences. Il a fallu aussi des circonstances et un cadre collectif.

Malheureusement, il apparaît qu'une part décisive de ces facteurs décisifs de succès ne peut être réunie actuellement en France :

  • Une immigration de travail qualifié : Sergey Brin, l'un des deux fondateurs, est issu d'une famille d'immigrés russes ; lui-même y a vécu jusque l'âge de 5 ans. Il s'agit d'une famille de mathématiciens qui déjà, pendant l'époque de la guerre froide, avait jugé les cieux américains plus accueillants que ceux de l'Europe occidentale ; on peut imaginer ce qu'il en est aujourd'hui !
  • La perle Stanford : Google peut être considéré comme étant une réplique du séisme Yahoo ! Recommandés par leurs frères aînés, coachés par des professeurs incroyablement présents et impliqués, ces deux jeunes gens qui se prédestinaient à la recherche ont pu trouver de façon naturelle tous les soutiens nécessaires à leur succès dans le monde du business.
  • Une capacité de financement inégalée : l'accès à des business angels auréolés de grands succès et à des fonds de capital-risque aux poches profondes a non seulement permis de réunir le financement nécessaire au démarrage de leur projet, mais aussi de rester une société non cotée le plus longtemps possible, afin de ne pas éveiller les "soupçons" de la concurrence.
  • Un large vivier de capitaines d'industrie des NTIC : S. Brin et L. Page ont pu choisir leur patron exécutif expérimenté parmi de nombreux candidats compétents ; l'arrivée de Eric Schmidt, ex-PDG de Novell et dirigeant de Sun (ex-entreprise de Stanford), a aidé les deux jeunes indomptables à trouver une réalité business.
  • Une gestion du capital humain centrée sur la performance : le sentiment d'urgence anime en permanence les équipes de Google ; le sentiment d'une course contre la montre impitoyable ; la volonté de chercher mais aussi de trouver, ce qui est essentiel pour des équipes où il y a tant d'intelligence. On n'y débat pas vraiment des 35 heures ou de l'ouverture des commerces le dimanche…
  • L'effet de masse linguistique : la taille immédiate du marché anglophone de la recherche a été un avantage au démarrage face aux rares concurrents européens.

Il y a aussi dans cette success story de l'accessoire, des éléments qui visent à contribuer à la création d'un mythe : la devise don't do evil, les 20% du temps de travail accordés à la recherche personnelle, ou encore le défi lancé à Wall Street lors de l'introduction en bourse. Mais ne nous trompons pas de débat. A plus d'un titre, Google symbolise l'opposition entre le modèle de développement anglo-saxon et son alter ego d'Europe continentale. En réponse à cela, la France a opté pour la confrontation plutôt que pour le partenariat (on aurait pu avoir entre la BNF et Google à une époque où il était beaucoup moins puissant).

La réunion de talents de classe mondiale, l'accumulation de savoir-faire dans les NTIC et la mise en réseau sur un territoire limité d'universités et d'entreprises ont permis cette fabuleuse opération. Il apparaît clairement qu'une version améliorée des pôles de compétitivité sera nécessaire lors de la prochaine législature, ainsi que le renforcement des partenariats entreprises/enseignement supérieur. Il n'est pas non plus nécessaire de vouloir imiter à tout prix l'exemple américain au niveau de la sélection des industries ; il y a des secteurs où le retard ne se rattrapera pas.

Enfin Google, et nous avons mis longtemps avant de nous en apercevoir, ce n'est pas qu'une entreprise comme les autres. C'est aussi un média extrêmement puissant, qui touche à la culture, à la façon de s'informer, de penser et d'accéder aux savoirs. Certains s'en inquiètent, à juste titre. J'ajouterai tout de même que le management de Google parie sur de nouveaux services de traduction d'une puissance inégalée : serait-ce là un avenir pour l'Europe qui souffre tant de ses barrières linguistiques ?