L’exode d’un certain nombre de chercheurs vers l’étranger (notamment les Etats-Unis) soulève des inquiétudes, manifestement justifiées, sur l’avenir de la recherche française. Parmi les causes du phénomène, les différences salariales sont souvent citées (au même titre que d’autres aspects : moyens, flexibilité,…). Mais qu’en est-il exactement ? Les universitaires français sont-ils réellement sous-payés par rapport à leurs collègues d’Outre-Atlantique ? Et quel est l’ordre de grandeur de l’écart – 50% ? 100% ? Plus ?...

Un premier élément de réponse est qu’à la différence de la France, où un statut commun garantit des traitements assez similaires, les rémunérations des universitaires sont aux Etats-Unis extrêmement hétérogènes. Elles varient par type d’établissement (depuis les quelques grandes universités de recherche jusqu’aux nombreux Liberal Art Colleges en passant par les universités publiques…). A l’intérieur d’un même établissement, les salaires varient aussi par matière, dans des fourchettes pouvant aller du simple au triple. Enfin, même à département donné, les salaires dépendent du statut (professeur assistant, associé ou tenured) et de la "visibilité scientifique" des chercheurs (rappelons pour mémoire que plus de deux Prix Nobel scientifiques sur trois travaillent sur un campus américain). De même, les charges d’enseignement différent largement selon les contextes.

Bien que des données précises soient difficiles à obtenir, les études existantes donnent une idée des ordres de grandeur. Ainsi, en 1998, le salaire de base annuel moyen (toutes disciplines confondues hors facultés médicales) d’un professeur dans une université de recherche était de $85.000 (probablement supérieur à $100.000 en chiffres 2004) ; à quoi il convient d’ajouter dans une partie des cas un summer wage égal à 2/9 du total, soit environ $19.000 (22.000 en chiffres 2004). Mais la variance est considérable. D’un côté, le salaire moyen d’un assistant professor dans un Liberal Art College n’atteignait pas les $40.000 par an, et celui d’un professeur restait au-dessous des $60.000 par an. A l’autre extrémité de l’échelle, le salaire total, dans le département d’économie d’une grande université de recherche, d’un professeur au sommet de sa réputation peut excéder les $250.000. Et les salaires des économistes, s’ils sont au-dessus de la moyenne universitaire (toutes disciplines confondues), restent inférieurs à ceux des enseignants des Professional Schools (droit, gestion, médecine,…), ainsi que des spécialistes de domaines porteurs (technologies de l’information, certains aspects des biotechnologies,…).

Certes, les différences de niveau de vie ne se limitent pas aux salaires. D’autres différences doivent être prises en comptes, qu’elles soient financières (fiscalité, cotisations maladie, éducation des enfants,…) ou liées à des notions plus difficiles à appréhender quantitativement ("qualité de la vie", par exemple). Ces facteurs peuvent modifier la comparaison des salaires moyens ; pour les salaires les plus élevés, en revanche, les ordres de grandeur restent les mêmes.

D’où une triple conclusion :

  • S’agissant des salaires moyens, la France n’est pas si mal placée par rapport aux Etats-Unis. Si les rémunérations sont en moyenne supérieures aux Etats-Unis, la différence n’est pas énorme, surtout si l’on prend en compte d’autres aspects (couverture sociale, éducation, voire qualité de vie).
  • En revanche, pour les quelques centaines d’individus situés au sommet de la hiérarchie universitaire dans les meilleures universités de recherche, l’écart de rémunération France – Etats Unis devient considérable. A l’heure actuelle, un emploi en France représenterait pour ces élites une amputation de leur revenu d’au moins deux tiers, voire nettement plus dans certains cas. Si la France veut figurer dans la concurrence internationale en matière de recherche, c’est sans doute l’un des aspects les plus problématiques.
  • Notons cependant, pour atténuer le pessimisme précédent, que les montants totaux impliqués restent faibles : des salaires certes élevés, mais versés à un faible nombre de chercheurs. En ce sens, le problème est sans doute moins financier qu’institutionnel : est-il possible en France de verser à une petite élite des rémunérations nettement supérieures au reste de la fonction publique ?


Il est également instructif d’examiner la situation actuelle dans une perspective historique. Les travaux de Thomas Piketty permettent notamment de placer les revenus universitaires dans l’échelle globale des revenus à partir du début du XXème siècle. Aux approximations près, on peut dire que le salaire d’un professeur d’université se situait alors environ à la limite du dernier centile de la distribution nationale (1% des français gagnaient plus). A l’heure actuelle, un professeur d’université se trouve probablement aux alentours du dernier vingtile (5% des français gagnent plus), avec un revenu de l’ordre de la moitié de la limite du dernier centile. En d’autres termes, la situation relative du professeur d’université s’est considérablement dégradée en un siècle.

Cette constatation est beaucoup moins choquante qu’il n’y paraît si l’on considère que le métier de professeur d’université en 2005 est assez radicalement différent de ce qu’il était il y a un siècle. Alors, un petit nombre de savants enseignait à une élite restreinte ; aujourd’hui, le développement de l’enseignement supérieur aidant, la profession s’est en quelque sorte banalisée. Dans ces conditions, une dégradation relative n’est pas nécessairement surprenante.

La baisse (relative) du statut des professeurs d’université existe d’ailleurs aussi aux Etats-Unis. Même si les estimations de la distribution des revenus au début du XXème siècle y sont plus approximatives, situer le salaire moyen des professeurs à la limite du dernier centile n’est pas déraisonnable, surtout au vu de la liste des universités de l’époque, pour la plupart centres d’excellence. A l’heure actuelle, les salaires moyens mentionnés plus haut situent leurs récipiendaires aux alentours du dernier vingtile, plus ou moins comme en France. La différence majeure est que cette moyenne se conjugue à une large dispersion. Les salaires les plus élevés évoqués plus haut se situent effectivement dans le dernier centile ; en pratique, le statut relatif du professeur de Chicago, Stanford ou Columbia est à peu près le même qu’il y a un siècle.

En vue longitudinale, l’évolution américaine n’a rien de linéaire. Le salaire relatif des universitaires y baisse nettement dans les années 60 et 70 ; à la fin de cette période, l’écart France - Etats Unis est minimal, y compris pour les salaires les plus élevés. De façon intéressante, cette période constitue sans doute un âge d’or de la recherche française : les Prix Nobel français des vingt dernières années (y compris le récent Nobel de chimie) récompensent des travaux accomplis dans cette période. En revanche, les deux décennies suivantes sont marquées dans l’ensemble des pays développés par une croissance particulièrement rapide des hautes rémunérations (dernier centile, et a fortiori dernières fractions de centile). La "prime d’éducation" (la valeur d’un diplôme supérieur en termes de salaires futurs) explose sur la période. C’est là que s’effectue le décrochage. Les salaires universitaires, surtout les plus élevés, suivent le mouvement aux Etats Unis, mais pas en France. L’écart actuel est le produit d’une lente glissade depuis vingt-cinq ans.

L’aperçu historique conforte donc les remarques précédentes. Le système français d’enseignement supérieur rémunère bien ses soldats, mais mal ses généraux ; et l’écart se creuse depuis plusieurs décennies. Notons, pour conclure, que la constatation s’applique en fait à la totalité du service public. Je crois fermement que la très haute fonction publique française est considérablement sous-rémunérée à l’heure actuelle. Il est difficile d’espérer que cette moindre attractivité ne se traduise pas par un désintérêt de la part des étudiants les plus brillants, et donc d’une baisse de la qualité des hommes. A terme, un tel déséquilibre est potentiellement mortel.